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Covid-19 : Le Feuilleton | Chapitre 6 | Collins contre tous

Journal en temps de coronavirus: Le Feuilleton, un feuilleton fiction, écrit par Yves Carchon, autour du coronavirus. Retrouvez l’intégralité du chapitre 5 « Le bagne d’Oraculo». A suivre tous les vendredis.

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Journal en temps de coronavirus

Chapitre 6 : Collins contre tous

 

Le jour où Jeff Collins avait compris que l’heure était venue de taper du poing sur la table remontait au fameux accident où une Chevrolet avait embouti un pylône. Un sacré accident qui nous avait laissé perplexes, quant à la trajectoire du véhicule. Collins le premier. A croire que l’occupant avait cherché à se tuer. La route était pourtant aussi droite qu’un sillon. Rien qui permît vraiment d’expliquer l’embardée, encore visible avec les traces de pneus marquant le bas-côté sableux.

Donc, s’était dit Collins, c’était dans l’habitacle que tout s’était joué. Une sortie de route consécutive à une perte de contrôle de ladite Chevrolet. Alcool, absorption d’anti dépresseurs ou de drogue ? Mouais. Tout ça restait à vérifier. En tout cas, ce n’était pas joli à voir ! De la tôle écrasée, froissée, déchiquetée : une vraie bouillie de tôles.

La route où s’était produit l’accident passait par les Terres Hautes, l’endroit le plus sauvage de la région. Une route qui contournait notre village et s’enfonçait dans le désert. Poudreuse, d’où s’élevaient parfois des nuages de sable qu’on remarquait de loin. A part le camion de Reno qui traversait ces terres, peu de voitures cherchaient à s’y aventurer. Collins savait que quelques revendeurs de drogue, concurrents de Reno, faisaient parfois le trajet jusqu’au bagne, de nuit essentiellement, quand n’intervenaient pas la police du comté ou les patrouilles de la milice des Terres Hautes. Une milice privée, censée régler les choses à sa façon, que Jeff Collins avait toujours considérée d’un mauvais œil. Il avait dû, bon gré, mal gré et de guerre lasse, accepter un tel compromis, le comté ne lui donnant pas les moyens nécessaires en hommes et en équipement.

 

A y regarder de plus près, — Emy l’avait un jour confié à la mercière, Mme Holy, qui en avait parlé à Jim — Collins avait deux obsessions : coincer Allan Reno et se débarrasser de cette foutue milice, estimant à raison que c’était à lui seul qu’il incombait de faire régner un semblant d’ordre dans la région. Y compris aux Terres Hautes, qui s’étaient semble-t-il exemptées de la loi depuis pas mal de lustres.

 

Des vieilles familles de protestants, venues à bord du Mayflower, qui s’étaient installées bien avant qu’on parlât de Guerre d’Indépendance. D’autres étaient arrivés, après cette première vague de colons : des Puritains, des Jacobites, communautés obéissant aux seules lois divines. Hors du Seigneur, point de salut, la police n’étant assurée que par les ouailles de la paroisse.

 

C’était justement ça qui minait Jeff Collins : que ces illustres familles, parce qu’elles étaient anciennes et riches, pussent ignorer impunément la loi, à l’instar d’un Reno qui, pour d’autres raisons, ne la respectait pas, quand il ne la foulait pas aux pieds. Il avait bien conscience que c’étaient ces marges-là qui lui causeraient des soucis : les uns, appartenant à l’aristocratie terrienne, parce qu’ils avaient toujours été en dehors de la loi et l’autre parce qu’il pensait qu’en remplissant ses fouilles, il se donnait des chances d’équilibrer le bon plateau de la balance.

 

Ce jour-là, alors que Jeff s’apprêtait à se boire un café, assis au bar du Cactus Club, un fermier l’avait prévenu concernant l’accident. « Pas beau à voir, il y a un mort dans la voiture, » avait dit le péquenot. Collins s’était rendu aussitôt sur les lieux et avait découvert l’amas de tôle enserrant le pylône. Un choc frontal qui avait dû tuer le conducteur de la voiture. Un court instant impressionné, Jeff avait hésité avant d’y aller voir d’un peu plus près.

 

— Il est mort sur le coup, lui avait confirmé le Doc, appelé en urgence.

 

Le Doc, qu’on appelait aussi l’Indien, avait, comme Ma, du sang cherokee dans les veines. Pas très bavard, plutôt fermé et impassible. Collins, qui ne manquait jamais de lui serrer la main, savait pouvoir compter sur lui. Il était sûr et efficace.

 

— C’est qui ? lui avait demandé Collins, à peine sorti de sa bagnole.

 

— Pas quelqu’un de chez nous, avait lâché l’Indien. Peut-être un gars des Terres Hautes !

 

— Qu’est-ce qui te faire dire ça ?

 

— Qui roule en Chevrolet, ici ?

 

Installé dans son tilbury, il rangeait déjà sa sacoche. Chacun savait qu’il faisait ses tournées en pareil équipage. On en riait, car il aurait pu conduire une voiture. Mais lui disait être de la vieille école, loin des chevaux vapeur.

 

— Encore besoin de moi, avait-il demandé.

 

— Pas que je sache, avait grogné Collins.

 

— Parfait. Quand vous aurez fini vos investigations, on viendra chercher le cadavre !

 

Un claquement de fouet avait suffi pour que le tilbury, tiré par un fringant cheval bai, s’engage sur le route de Patville.

 

Resté seul, Collins avait fini par s’approcher de ce qui avait été une Chevrolet. Flambant neuve, sortie tout droit de l’usine de montage et désormais a chase. Pliée, s’était-il dit.

Alors qu’il regardait à l’intérieur, il découvrit le corps d’un homme jeune, encastré derrière le volant. Pas trace de sang dans l’habitacle. Pas de bouteille d’alcool non plus qu’il aurait pu trouver sur le siège dit du mort. Le gars avait dû perdre les pédales. Pourquoi, comment ? Ça, ce serait à lui de faire toute la lumière sur tout ce qui s’était passé vraiment. Comme il finirait par apprendre, avec le matricule de la voiture, le nom de son propriétaire.

 

Passant un bras à l’intérieur du véhicule, il avait glissé une main dans le veston du mort, à seule fin d’y trouver des papiers dans la poche intérieur. Mais rien, pas trace de papiers.

 

Il avait fait le tour de la voiture, l’examinant de près, avant de décoincer le coffre. Et là, il avait découvert le pot aux roses. Un coffre plein de sacs de cocaïne.

 

Levant la tête, il avait eu un fin sourire. Il y avait des chances, comme l’avait dit l’Indien, que cette cargaison provienne des Terres Hautes. Un secteur, justement, qu’il comptait mettre au pas. Ç’avait tout l’air d’être le moment.

 

En pensant à tout ça, ses yeux avaient suivi les nuages de sable que soulevait le vent. Le ciel s’était comme assombri. Il y aurait de la pluie vers le soir. Souvent, à cette saison, des tempêtes se levaient, écrasant tout sur leur passage. Trois ans plus tôt, il y avait eu des morts avec ce vent violent : il se souvenait d’une famille, prise dans les sables, qui y était restée. Non, mieux valait encore rester chez soi quand de pareilles tempêtes soufflaient !

 

Ayant noté sur son calepin le matricule de la Chevrolet en carafe et transporté dans son coffre de voiture le chargement de came, Collins était retourné à Patville, bien décidé à enquêter du côté des Terres Hautes.

 

Tout en roulant, il s’était dit qu’arrivé au bureau, il dirait à Emy de donner le feu vert à l’Indien pour qu’il récupère le corps du jeune gars. Le doc enverrait une voiture pour le porter jusqu’à la morgue de l’hôpital. Enfin, on l’appelait ainsi. En fait c’était plutôt un dispensaire qu’on avait au village. L’hôpital, le vrai, avait été construit au cœur des Terres Hautes, pour soigner le haut du pavé. Nous autres, les péquenots, on était tout compte fait à la ramasse. On l’avait certes toujours été ; ça n’allait pas changer.

 

En l’occurrence, là, oui et non. Sans l’insistance de l’Indien, qui avait bataillé auprès des huiles du comté pour qu’on ait au village de quoi être soigné, Jim était sûr qu’on nous aurait laissé crever, nous tous ici. La maladie, c’était bon pour les riches. Nous autres, on était juste bon à s’échiner. Par chance Mr O’Hara, qu’on écoutait comme un oracle quand il lâchait un mot, avait plus qu’épaulé le doc en convaincant Cushing. En tant que maire, il avait pu peser de tout son poids pour qu’on ait gain de cause. Et on avait fini par obtenir ce qu’on voulait.

 

C’est ainsi que le dispensaire avait peu à peu vu le jour à Patville ; des soins avaient été organisés. L’Indien, en plus de ses visites à domicile, tenait à assurer une permanence dans ces locaux tout flambant neufs. Une permanence quotidienne, chaque jour que Dieu faisait, comme aurait dit Mme Holy. Et c’était lui, qui accouchait les mères, soignait et vaccinait les mioches et réduisaient les luxations. Lui qui cautérisait les plaies, posait des attelles sur les jambes cassées… C’était enfin entre ses mains que passaient tous les morts. Un sacré doc, l’Indien, que chacun respectait.

 

Collins, ayant aperçu les premières maisons du village, avait pensé qu’Emy devrait taper son tout premier rapport. Et ça, ce n’était pas gagné d’avance. Il l’avait maintes fois incité à s’exercer sur le clavier. Mais Emy n’avait mis qu’un entrain relatif à s’approprier la machine à écrire. Peut-être bien que lui devrait s’y mettre, à la frappe des dossiers, et qu’il n’exigerait d’Emy que deux ou trois bricoles, comme de répondre au téléphone et lui préparer le café.

Oui, tout ça, il verrait. Pas sûr non plus que l’embaucher eût été la meilleure des idées. Mais Collins se disait qu’on devait s’entraider, même si parfois ceux qu’on aidait n’étaient pas trop au rendez-vous. Il ne se voyait pas non plus la laisser choir, Emy. Ça n’était pas dans sa morale de revenir sur sa parole donnée. Emy était tout bonnement mal dégrossie. A lui de la former.

 

En garant sa voiture, il jeta un coup d’œil du côté du Cactus bar. En ce matin tout gris, un air d’Elvis Presley s’échappait du jukebox du bistrot. Il s’en venait bercer l’oreille de Mme Samuel qui, sur son pas de porte, parlait à une cliente. Putain de voix, s’était dit Jeff. D’où sortait-il cet incroyable blues : du fond de sa cambrousse ? C’est vrai qu’en l’écoutant, on en avait la chair de poule. Enfin, les femmes surtout. Collins, lui, préférait de loin la poignante Holiday. Rien qu’à l’entendre, il sentait son échine lardée de longs frissons. Une des plus grandes, Billie.

 

Moteur coupé, il avait pensé à son coffre plein de came qu’il devrait décharger pour la mettre en lieu sûr. Il faudrait y penser. De toute façon, dès le début d’après-midi, il en parlerait à Cushing.  Même si Collins n’était pas sous les ordres du maire, il se savait tenu de l’informer. N’était-il pas le premier magistrat de Patville ?

 

Quand il avait poussé la porte du bureau, Emy était assise derrière la vitre mi-ouverte qui donnait sur la rue. Le frémissant filet de voix lui parvenant, elle paraissait aux anges. Ce n’est que lorsqu’il avait mis les pieds dans le bureau qu’elle avait réouvert les yeux, restés clos jusqu’ici à l’écoute d’Elvis.

 

— Oh, Jeff ! Tu m’offriras son dernier disque ? qu’elle avait dit, avec ses yeux papillotants.

 

— Et pourquoi pas un p’tit voyage à Tupelo, Mississipi ?

 

Elle lui avait tendu les lèvres et Jeff avait senti qu’il devait l’embrasser.

 

— En attendant, on a un mort sur la route des Terres Hautes, avait-il dit en ôtant son Stetson. Penses-tu pouvoir prendre des notes ? Je te dicte et t’écris ! Pour le rapport, on verra ça plus tard.

 

Emy, moulée dans sa robe Vichy rouge, était allée s’asseoir derrière son poste de travail et avait ouvert un cahier, après s’être munie de son stylo à bille. Jeff, la voyant assise et passant derrière elle, avait lorgné sur son dos nu et ses épaules rondes, comme offertes au baiser. Mais il devait se concentrer et avancer sur son affaire. Il avait donc lâché l’affaire.

 

— On y va ? avait-il proposé.

 

— Je t’écoute, lui avait dit Emy, penchée sur son cahier.

 

C’était précisément à cet instant que le ciel s’était obscurci, que des sautes de vent s’étaient levées d’un coup, se bousculant dans la grande rue, se cognant aux maisons et coupant du même coup le sifflet à Elvis. Un vent qui précédait toujours la pluie, laquelle était tombée dans la foulée, martelant violemment les toits des maisons et giflant les fenêtres. Une pluie couvrant la voix de Jeff qui s’était arrêté dans la dictée de son rapport en se précipitant vers la fenêtre pour la fermer.

 

Emy avait croisé les bras sur sa poitrine, l’air apeuré et fronçant les sourcils.

 

— Je l’ai vu venir, ce matin, avait commenté Jeff. C’est un vent qui vient du désert. Un mauvais vent pour sûr ! On a eu la même chose, il y a de ça trois ans ! 

 

L’œil braqué sur la rue, derrière la vitre toute constellée de gouttelettes, il avait ajouté : 

 

— Avec une telle pluie, le ciel sera lavé !

 

Après le déjeuner, qu’il avait partagé avec Emy au Cactus Bar, — un hamburger bourré d’oignons avec ketchup, il avait joint Cushing avec qui il avait échangé quelques mots au sujet de son mort et de la drogue trouvée dans la voiture accidentée. Cushing avait voulu savoir qui était au volant. « Un gars des Terres Hautes, » avait lâché Collins. « Ah, merde ! avait lancé Cushing. » Jeff avait aussitôt compris que c’était loin de réjouir le maire. Lui et les grandes familles des Terres Hautes entretenaient des relations plus que glaciales. Là-bas, il n’était pas considéré, il était même traité comme de la merde. Comme nous tous ici au village. Maire ou pas maire, c’était pareil. Un court silence au téléphone avait ponctué leur dialogue, suivi d’un gros soupir du maire. « Et la drogue, c’est quoi ? » avait-il demandé. « De la blanche ! ». « Ok ! J’attends votre rapport ! » avait conclu Cushing en raccrochant.

 

Justement, ce rapport il se l’était farci, puisqu’Emy avait décidé de sortir son joker en faisant le café. Il avait presque terminé et il en relisait les dernières phrases tapées avec deux doigts.

 

Entretemps, Collins avait chargé Emy d’avertir le doc pour qu’il envoie des gars pour désincarcérer le macchabée. La pluie avait fini par s’arrêter et le vent était presque tombé. C’était donc le moment pour le récupérer et le conduire en chambre froide. Le temps qu’il lui faudrait pour savoir qui c’était afin d’en informer la proche famille.

 

Dans l’heure qui avait suivi, le téléphone avait tiré Collins de son rapport. C’est Emy qui avait décroché. « Je vous le passe, » avait-elle minaudé. « — C’est qui ? avait demandé Jeff. » « — Le Doc ! ».

 

Jeff s’était emparé du téléphone, pensant que son mort était arrivé à bon port. « — Oui, Doc ! Ça y est, c’est fait ? »

 

— Pas franchement ! Y a juste un vrai problème, avait tancé la voix du Doc. Là-bas, mes gars ont bel et bien trouvé la Chevrolet salement amochée ! Mais rien à l’intérieur ! Pas plus de macchabée que de beurre à la broche ! Il s’est quand même pas fait la malle, vot’mort ! Z’êtes sûr qu’il était raide ?

 

— Sûr, avait balbutié Collins dont le visage était devenu blanc.

 

En raccrochant, il s’était dit que ses emmerdes ne faisaient bien que commencer.

Patville, un feuilleton signé Yves Carchon, écrivain, auteur de "Riquet m'a tuer", de "Vieux démons", de « Le Dali noir », et de son nouveau polar « Le sanctuaire des destins oubliés »

 

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Elena800 03/08/2020 05:17

Toujours aussi bien écrit et nous tiens en haleine ! Bon lundi

Bernie 04/08/2020 11:37

merci

lemenuisiart 02/08/2020 18:19

En tout cas aujourd'hui j'ai pu discuter avec une infirmière en vacances, très bien le dialogue, elle profite et sait que l'hôpital a de plus en plus de covid ! et puis j'ai appris que malade un jour du Covid peut de nouveau l'avoir.

Bernie 04/08/2020 11:37

C'est la réalité.