Photographie de portrait : faut-il diriger son modèle ?

Portrait : le photographe doit-il diriger ou laisser faire ?

Faut-il diriger la personne que l’on photographie, ou au contraire la laisser faire ?

Portrait photo : diriger ou laisser poser ?
© Glintof.

La réponse dépend d’abord de ce que l’on appelle ici un portrait. Si tout est décidé à l’avance — position du corps, orientation du visage, expression, placement des mains —  on se rapproche  d’une nature morte avec un sujet vivant. À l’autre extrême, si le photographe n’intervient pas du tout et se contente de saisir ce qui se produit spontanément, on bascule plutôt du côté du reportage.

Le portrait, au sens qui nous intéresse ici, se situe justement entre les deux. Le photographe construit l’image, mais la personne photographiée doit pouvoir y apporter sa façon de bouger, ses expressions, son tempérament et parfois ses propres initiatives. C’est là que la question de la direction devient vraiment pertinente.

Dans ce cas, la direction efficace n’est ni l’abandon ni la chorégraphie au millimètre. Elle donne d’abord des repères, aide à dépasser le fameux « qu’est-ce que je fais de mes mains ? », puis sait progressivement se faire plus discrète lorsque la personne commence à trouver sa place. La vraie question devient alors moins « faut-il diriger ? » que « jusqu’où, et à quel moment faut-il savoir lâcher prise ? »

Bernie souligne justement dans son guide consacré à la photographie de portrait l’importance de consignes claires, de mouvements simples et d’une place laissée à la spontanéité pour obtenir des expressions naturelles. C’est précisément dans cet espace, entre direction et liberté, que se joue une grande partie de la relation entre le photographe et la personne photographiée.

Être naturel devant un appareil n’a rien de naturel

La formule « soyez naturel » part généralement d’une bonne intention. Elle peut aussi laisser une personne parfaitement désemparée.

Dans la vie quotidienne, nous ne réfléchissons pas à la manière dont nous plaçons nos mains, répartissons notre poids ou orientons notre visage. Nous bougeons, nous parlons, nous regardons autour de nous, et tout cela se fait sans y penser.

Placez maintenant un appareil devant quelqu’un qui n’a jamais posé, ajoutez un photographe qui observe attentivement le moindre mouvement, et cette belle spontanéité  disparait aussi vite que le sourire d’un élève qui est appelé au tableau.

Tout devient soudain conscient : où mettre les bras, faut-il sourire, regarder l’objectif, tourner légèrement la tête, rentrer le ventre, se tenir droit ? Plus la personne essaie de « bien faire », plus elle risque  de se raidir.

La première fonction de la direction n’est donc pas nécessairement d’obtenir une pose spectaculaire. Elle sert d’abord à retirer à la personne une responsabilité qu’elle n’a aucune raison de maîtriser : savoir  ce qui fonctionne en photo.

C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles certaines personnes finissent par penser qu’elles ne sont pas photogéniques. Elles interprètent comme un défaut personnel ce qui tient  simplement au fait qu’on les a placées devant un objectif sans leur donner suffisamment de repères.

Diriger ne signifie pas fabriquer quelqu’un d’autre

Le photographe dispose évidemment d’une expérience que la personne photographiée n’a généralement pas.

Il sait qu’un léger changement d’appui peut modifier toute une silhouette, qu’une main placée quelques centimètres plus haut sera plus lisible dans le cadre, ou qu’un visage tourné d’une certaine manière réagira différemment à la lumière.

C’est précisément son travail.

Mais cette compétence peut être utilisée de deux façons très différentes : soit pour faire entrer tout le monde dans le même répertoire de rendus, soit pour adapter la direction à la personne qui se trouve devant lui.

Si dix personnes différentes ressortent d’un studio avec exactement les mêmes mains, les mêmes inclinaisons de tête et les mêmes expressions, on finit par photographier davantage une méthode que des individus.

La direction devient beaucoup plus intéressante lorsqu’elle sert de structure plutôt que de moule.

Une même indication peut d’ailleurs être interprétée de façons très différentes. Une personne va amplifier naturellement le mouvement, une autre rester beaucoup plus retenue. Certaines sont expressives, d’autres fonctionnent mieux dans quelque chose de plus calme. Certaines vont rapidement proposer leurs propres attitudes, d’autres préféreront continuer à être guidées.

Il n’y a aucune raison de vouloir effacer ces différences. Au contraire, ce sont souvent elles qui rendent le portrait personnel.

Une action fonctionne souvent mieux qu’une position

Il existe aussi plusieurs manières de diriger.

On peut donner une succession d’instructions très précises : tournez légèrement l’épaule, baissez le menton, placez la main ici, tournez le poignet, regardez un peu plus à droite.

Cela fonctionne parfois très bien, surtout lorsqu’on cherche une image précisément définie.

Mais pour obtenir quelque chose de plus vivant, il peut être plus intéressant de donner une action plutôt qu’une position : tourner doucement vers l’appareil, remettre ses cheveux en place, déplacer son poids d’une jambe sur l’autre, regarder ailleurs puis revenir vers le photographe.

La différence est importante.

Une position donne généralement une image déterminée. Une action crée une succession de positions intermédiaires, et certaines seront souvent plus naturelles que celle que l’on aurait essayé de construire directement.

Le mouvement est bien dirigé, mais son résultat exact ne l’est pas complètement.

C’est d’ailleurs ce que montre très bien Bernie dans son article consacré à la gestuelle et au mouvement dans le portrait : demander une action simple peut aider à sortir d’une pose trop figée et faire apparaître des attitudes plus intéressantes.

Le photographe garde ainsi la direction générale de la séance, tout en laissant une part d’imprévu dans ce qui se passe devant l’objectif.

La direction peut évoluer pendant la séance

C’est probablement l’un des points les plus importants, et pourtant on parle souvent de la direction comme s’il fallait choisir une fois pour toutes entre « guider » et « laisser faire ».

En réalité, le bon dosage peut changer complètement en quelques dizaines de minutes.

Au début d’une séance avec une personne inexpérimentée, le photographe peut avoir besoin d’être très présent : proposer une attitude, expliquer un mouvement, donner une direction au regard, corriger certains détails.

Puis la personne commence à comprendre la logique de la séance.

Elle repère ce qui fonctionne, reprend spontanément une attitude, propose un geste, modifie légèrement une position. Elle a aussi davantage confiance dans le fait que le photographe saura intervenir si quelque chose ne fonctionne pas.

À partir de là, continuer à donner une instruction toutes les cinq secondes peut devenir contre-productif.

Le but de la direction n’est pas de rester indispensable pendant toute la séance, mais de rendre progressivement la personne plus libre devant l’appareil.

Cela ne veut pas dire qu’elle doit obligatoirement finir par tout faire seule. Certaines personnes aiment proposer beaucoup de choses ; d’autres se sentent beaucoup mieux lorsqu’elles restent guidées du début à la fin. L’important n’est pas d’atteindre un niveau idéal de spontanéité, mais d’adapter la présence du photographe à la personne.

Laisser de la place ne veut pas dire arrêter de regarder

Lorsqu’une personne commence à proposer ses propres attitudes, le photographe continue bien sûr à observer et à affiner. Une pose peut déjà fonctionner tout en gagnant à être légèrement ajustée : tourner un peu le visage, déplacer une main, modifier l’appui.

La manière de le dire compte beaucoup. Si chaque initiative est immédiatement suivie d’une correction, la personne peut vite avoir l’impression que ce qu’elle fait n’est jamais vraiment bon. Une astuce simple consiste donc à valider d’abord, puis améliorer : prendre la photo — ou parfois simplement déclencher les flashes — avant de proposer une variation.

« J’aime beaucoup ! Tournez un peu plus la tête vers moi pour rendre la photo encore plus forte. »

Le message est alors très différent : la première attitude était déjà intéressante, la nouvelle indication ne fait que la prolonger. Et puisque le photographe vient de déclencher, le compliment paraît naturellement plus crédible.

Cette façon de diriger renforce la confiance : la personne comprend que ses propres initiatives fonctionnent et ose davantage en proposer. La direction devient alors réellement collaborative.

La personnalité doit pouvoir entrer dans l’image

Un portrait peut être techniquement impeccable sans nous apprendre grand-chose sur la personne photographiée.

Une lumière parfaitement maîtrisée, une belle composition et une pose très précise produisent une bonne photographie. Mais lorsque l’on cherche un portrait plus personnel, il faut aussi laisser suffisamment d’espace pour que quelque chose de la personne puisse modifier ce que le photographe avait prévu.

Cela peut être une façon particulière de sourire, une gestuelle, une retenue, une énergie, ou même une légère maladresse qui devient intéressante précisément parce qu’elle lui appartient.

Le photographe reste responsable de l’image, bien sûr. L’idée n’est pas de considérer que toute initiative spontanée doit être conservée sous prétexte qu’elle serait plus « authentique ».

Mais la personnalité entre souvent dans l’image par de petites variations : une consigne interprétée autrement, un mouvement imprévu, une expression qui n’était pas demandée.

Encore faut-il laisser un peu de place pour qu’elles puissent arriver.

En boudoir, guider sans prendre le contrôle

La photographie boudoir est un bon exemple de cet équilibre, parce que beaucoup de personnes qui viennent faire une séance n’ont jamais posé auparavant.

La direction y est donc particulièrement importante. Les attitudes, les mains, la position du corps et le regard ont beaucoup d’influence sur l’image, et il serait injuste d’attendre d’une personne inexpérimentée qu’elle connaisse spontanément toutes ces subtilités.

Mais le boudoir touche aussi à quelque chose de plus personnel. La personne photographiée doit rester libre de ce qu’elle souhaite exprimer, montrer ou essayer.

Dans le déroulement d’une séance boudoir, la direction peut ainsi être précise tout en restant adaptable. Une attitude peut être proposée, puis modifiée en fonction de ce qui semble naturel et confortable.

Cette autonomie concerne aussi quelque chose de très concret : diriger une pose ne signifie pas déplacer physiquement la personne. Une correction doit être expliquée ou montrée par le photographe. Si la personne préfère qu’un placement soit ajusté physiquement, l’initiative doit venir d’elle.

C’est une distinction importante, parce qu’elle résume assez bien le rôle du photographe : guider suffisamment pour que la personne se sente accompagnée, sans lui retirer la maîtrise de son propre corps.

Les meilleurs portraits se construisent souvent à deux

Le photographe et la personne photographiée ne voient pas la séance de la même manière, et c’est plutôt une bonne nouvelle.

Le photographe voit la lumière, le cadre, la perspective, l’équilibre des formes et la façon dont un mouvement va devenir une image fixe.

La personne, elle, sait ce qui lui ressemble. Elle sent les attitudes qui lui paraissent naturelles, celles dans lesquelles elle se reconnaît, et peut avoir des idées auxquelles le photographe n’aurait pas pensé.

Lorsque la séance fonctionne bien, ces deux regards commencent à dialoguer.

Le photographe propose une attitude. La personne l’interprète à sa manière. Cette variation suggère une nouvelle idée au photographe, qui la développe. Une autre réaction apparaît, et la séance avance ainsi.

On n’est plus vraiment dans une succession d’ordres suivis d’exécutions, mais dans une construction progressive de l’image.

La spontanéité n’est donc pas nécessairement l’absence de direction. Elle peut très bien apparaître à l’intérieur d’un cadre.

Quand la direction commence à disparaître

Au début d’une séance, il arrive souvent qu’une personne se demande régulièrement : « Et maintenant, qu’est-ce que je fais ? »

Puis, lorsque tout se passe bien, la question revient de moins en moins souvent.

La personne bouge, reprend une attitude qui a fonctionné, propose quelque chose ou réagit simplement à ce qui se passe. Le photographe continue à observer, encourager, corriger et orienter lorsque c’est nécessaire, mais sa présence devient moins visible.

Il n’a pas cessé de diriger. Sa direction a simplement changé de forme.

Un photographe doit donc savoir donner des indications précises lorsque l’image ou la personne en ont besoin. Il doit aussi savoir reconnaître le moment où il peut laisser davantage de place.

Le signe d’une direction vraiment réussie est peut-être précisément celui-là : le moment où elle commence à ne plus être nécessaire.

À propos de l’auteur de cet article

Ed Glintof est photographe spécialisé en portrait féminin et en photographie boudoir depuis 1996. Il travaille principalement à Paris, Lille et Bruxelles, avec une approche fondée sur l’accompagnement, l’authenticité et le respect de l’image de chaque personne.

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Bernie
Bernie

Blogueur, photographe et rédacteur web basé à Toulouse. Ingénieur de formation, je partage depuis 2009 un regard technique et curieux sur le voyage, la culture, la gastronomie et le blogging. Mon profil LinkedIn

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