Femme souriante en noir et blanc, assise dans un intérieur chaleureux, chemise ouverte, tenant une tasse et les jambes posées sur une table, regard détendu vers l'objectif.

Qu’est-ce qui rend vraiment une photographie intime ?

Qu’est-ce qui rend une photographie intime ? On pourrait croire  la réponse  évidente : un peu de peau, de la lingerie, une chambre, une lumière douce, et l’affaire est réglée. Pourtant, ce sont surtout des signes extérieurs de l’intimité, pas l’intimité elle-même.

Photographie intime : les clés d’une image proche
© Glintof.

Une personne peut être photographiée nue sans que l’image donne la moindre sensation de proximité. Elle peut être spectaculaire, élégante, sensuelle, parfaitement maîtrisée, mais rester à distance. À l’inverse, une personne entièrement habillée peut, par un regard, une attitude ou une expression, donner l’impression que la photographie s’adresse à nous d’une manière presque personnelle.

C’est sans doute là que se situe la vraie différence. Une photographie intime ne montre pas seulement quelque chose de privé : elle donne au spectateur le sentiment que ce qu’il voit ne serait pas offert de la même manière à tout le monde.

Il y a une forme d’exclusivité dans l’intimité. Une expression, une fragilité, une façon de regarder ou de se tenir semblent réservées à la personne qui se trouve de l’autre côté de l’image. La photographie est évidemment destinée à être regardée par plusieurs personnes, mais lorsqu’elle fonctionne, elle réussit presque à faire oublier cette évidence.

Montrer davantage n’est pas forcément dévoiler davantage

La nudité est le plus souvent associée à la sphère intime, mais ce lien n’a rien d’universel ni d’automatique. Le naturisme en est l’exemple le plus évident : on peut être nu en présence d’autres personnes sans que la situation soit vécue comme intime, sensuelle ou sexuelle.

Même si cette relation au corps reste minoritaire, elle montre bien que la nudité ne suffit pas, à elle seule, à définir l’intimité. Et la photographie ajoute encore une distance supplémentaire : elle transforme ce qu’elle montre et la manière dont nous le percevons.

Un corps nu peut devenir une forme, une composition, un sujet esthétique ou graphique. Il peut même être très exposé tout en restant parfaitement impersonnel. On voit alors beaucoup de la personne, sans nécessairement avoir le sentiment d’en connaître davantage.

À l’inverse, certaines images montrent très peu mais donnent accès à quelque chose de plus personnel : une chemise légèrement entrouverte, des jambes repliées, un visage au repos, une main posée sur une épaule, un regard qui n’a pas l’air destiné au premier venu.

C’est cette distinction qui me paraît importante : être plus visible nest pas forcément être plus intime.

C’est aussi pourquoi un shooting boudoir sans lingerie ni nudité peut produire des images très sensuelles, parfois même plus intimes que des photographies beaucoup plus explicites. La tenue compte, bien sûr, mais elle ne crée pas à elle seule la sensation de proximité. Ce qui compte davantage, c’est ce que la personne semble accepter de laisser passer dans l’image.

Quand le regard semble nous être destiné

Le regard est probablement l’un des moyens les plus puissants de créer cette sensation.

Il existe beaucoup de portraits dans lesquels la personne regarde directement l’objectif sans que nous ayons pour autant le sentiment que ce regard nous est réellement adressé. On voit bien qu’il s’agit d’une pose devant un appareil et que l’expression est destinée à un public indéfini.

Dans d’autres photographies, la même direction du regard produit un effet complètement différent. L’appareil semble disparaître. Le spectateur n’a plus l’impression d’assister à une pose, mais de recevoir un regard.

C’est subtil, mais essentiel. On ne pense plus vraiment : « cette personne regarde l’objectif », mais plutôt : « ce regard semble m’être destiné ».

Un regard peut très bien être frontal et rester impersonnel. C’est le cas de nombreuses images publicitaires : la personne regarde droit devant elle, mais s’adresse manifestement à tout le monde. Dans une photographie intime, il se passe autre chose. Le regard donne l’impression d’être réservé à une seule personne, comme s’il n’aurait pas été exactement le même en présence de quelqu’un d’autre.

Bernie évoquait déjà le rôle du regard en photographie, et cette dimension devient particulièrement importante dans le portrait. Les yeux ne donnent pas seulement une direction au visage ; ils déterminent aussi la relation que l’image crée avec la personne qui la regarde.

Le regard caméra n’est d’ailleurs pas obligatoire. Un regard détourné peut être tout aussi intime, mais autrement. Dans ce cas, le spectateur n’a plus l’impression que quelque chose lui est directement adressé ; il a plutôt le sentiment d’être admis dans un moment qui ne semble pas destiné au public.

Il existe donc deux formes de proximité assez différentes : celle où la personne photographiée semble s’adresser directement à nous, et celle où elle semble nous autoriser à assister à quelque chose de plus privé.

Une attitude peut sembler plus personnelle qu’une pose

Le corps raconte exactement la même chose.

Nous n’avons pas les mêmes gestes dans une réunion professionnelle, dans le métro, chez nous ou en présence de quelqu’un avec qui nous nous sentons parfaitement à l’aise. Notre posture, la position des épaules, des mains ou des jambes, la manière de nous tenir ou d’occuper l’espace changent constamment en fonction du contexte et de la personne qui se trouve face à nous.

Ce langage corporel — le body language — est d’ailleurs largement étudié et utilisé par les professionnels de la communication. Une posture plus ouverte ou plus fermée, une tension dans les épaules, une orientation du corps ou un simple mouvement des mains peuvent modifier fortement la manière dont une personne est perçue, souvent sans que celui qui regarde soit capable d’expliquer précisément pourquoi.

En photographie, le mécanisme est le même.

Certaines attitudes appartiennent naturellement davantage à la sphère privée. Lorsqu’elles apparaissent dans une image, elles peuvent donner l’impression que la personne ne se présente plus devant un public, mais adopte une manière d’être qu’elle ne réserverait pas à n’importe qui.

Cela ne signifie pas qu’il faut abandonner toute direction photographique et espérer que tout arrive spontanément. Une attitude très naturelle peut être le résultat d’indications précises. Le travail du photographe consiste justement souvent à guider suffisamment pour que la personne n’ait plus besoin de réfléchir en permanence à ce qu’elle doit faire.

Le paradoxe est assez simple : plus la direction est réussie, moins elle doit se voir. Le spectateur ne devrait pas avoir l’impression d’admirer une pose bien exécutée, mais de regarder une personne.

Le cadrage et la focale déterminent notre distance

Le cadrage est généralement présenté comme une question de composition, mais il joue aussi un rôle très concret dans l’intimité d’une image : il décide de la place que nous avons l’impression d’occuper par rapport à la personne photographiée.

Un gros plan ne suffit pas nécessairement à créer cette proximité. On peut cadrer un visage très serré avec une longue focale tout en photographiant depuis plusieurs mètres. La perspective qui en résulte conserve une impression de distance : c’est, dans une certaine mesure, l’effet que l’on retrouve dans certaines photographies de paparazzi. On voit la personne de très près dans l’image, mais on sent malgré tout que le photographe se trouvait loin.

Techniquement, ce n’est pas la focale seule qui modifie la perspective, mais la distance de prise de vue qu’elle impose pour conserver un cadrage donné. Une longue focale conduit généralement à reculer ; une focale plus courte oblige à s’approcher.

Et cette seconde situation produit une sensation très différente.

Avec une focale relativement courte et une prise de vue proche, le spectateur peut avoir l’impression d’être physiquement présent dans l’espace de la personne, même si le cadrage est assez large. La perspective devient plus présente, les plans se séparent davantage et, si l’on s’approche beaucoup, certaines déformations apparaissent.

Il faut évidemment les maîtriser : personne n’a forcément envie de découvrir un nez transformé par un grand-angle placé à vingt centimètres. Mais utilisées volontairement, ces déformations peuvent aussi renforcer cette sensation de proximité physique.

Les personnes qui ne pratiquent pas la photographie n’analysent généralement pas la focale ou la perspective en regardant une image. Elles n’ont d’ailleurs aucune raison de le faire. Mais cela ne signifie pas qu’elles n’y sont pas sensibles. Nous percevons très naturellement si une photographie donne l’impression d’avoir été prise à quelques dizaines de centimètres ou depuis l’autre côté d’une pièce.

L’intimité passe donc aussi par cette distance implicite : où limage nous place-t-elle par rapport à la personne photographiée ?

La lumière choisit ce qu’elle met en présence

La lumière ne sert pas seulement à flatter un visage ou à créer une  ambiance. Elle modèle aussi la personne photographiée et organise la manière dont notre regard circule dans l’image.

Une lumière très diffuse et frontale tend à aplatir les volumes et à atténuer textures et reliefs. À l’inverse, une lumière plus directionnelle fait apparaître les formes, les volumes et les textures en créant des différences entre les zones éclairées et les ombres.

C’est une première dimension.

Il y en a une autre, différente : quelle partie de la scène choisit-on d’éclairer ?

Une lumière qui baigne uniformément toute une pièce donne une importance relativement comparable à beaucoup d’éléments. Une lumière davantage concentrée sur la personne, sur un visage ou sur une partie du corps crée au contraire une hiérarchie. Certaines choses deviennent immédiatement présentes tandis que d’autres restent secondaires.

Dans une photographie intime, cette sélection peut avoir beaucoup d’importance. Elle donne l’impression que notre attention est guidée vers quelque chose de précis, presque comme si l’image nous invitait à regarder un détail qui nous serait spécialement montré.

Cela ne veut surtout pas dire qu’une photographie intime doit être sombre. Une grande fenêtre, une pièce blanche ou une image très lumineuse peuvent produire énormément d’intimité. Le sujet n’est pas la quantité de lumière, mais la manière dont elle modèle la scène et organise ce qui nous est donné à voir.

C’est d’ailleurs l’un des principes essentiels de la photographie de portrait : la lumière ne sert pas uniquement à rendre une personne visible, elle participe directement à la façon dont nous allons la percevoir.

Pourquoi le boudoir se prête si bien à l’intimité

La photographie boudoir concentre beaucoup d’éléments associés à la sphère privée : un espace intime, une proximité physique, des vêtements parfois plus personnels, une sensualité que l’on ne montre pas nécessairement dans la vie quotidienne.

Mais ce n’est pas encore ce qui rend une image réellement intime.

Sinon, il suffirait d’un lit, de lingerie et d’une lampe de chevet pour résoudre le problème, ce qui simplifierait considérablement le quotidien des professionnels. Et le rendrait désespérément routinier également.

Ce qui change vraiment une photographie boudoir, c’est l’impression que la personne ne se montre pas simplement devant un appareil, mais qu’elle semble se montrer à quelqu’un.

La nuance est importante.

Une image peut dire : « regardez-moi ». Une autre peut donner l’impression de dire : « je vous laisse me voir comme ça ».

Dans le premier cas, la personne se présente. Dans le second, elle donne le sentiment d’accorder quelque chose qui ne serait pas nécessairement offert à n’importe qui.

C’est probablement là que le boudoir porte le principe de la photographie intime particulièrement loin. Le cadre privé, la proximité, le corps, le regard et la sensualité peuvent tous contribuer à créer l’impression d’une relation presque exclusive entre la personne photographiée et celle qui regarde l’image.

La lingerie, la nudité, le décor ou la lumière peuvent bien sûr renforcer ce sentiment. Mais ils fonctionnent seulement s’ils sont soutenus par quelque chose de plus personnel : un regard, une attitude, un relâchement, une expression qui semble ne pas être destinée à tout le monde.

Sans cette relation, on peut parfaitement produire une très belle photographie de lingerie qui reste extérieure à la personne. Avec elle, une simple chemise peut suffire.

L’intimité commence souvent avant l’image

Il reste une difficulté essentielle : on ne peut pas demander à quelqu’un d’« être intime » devant l’appareil. On peut toujours essayer, mais il y a de fortes chances d’obtenir surtout une personne qui ne sait soudainement plus quoi faire de ses mains.

Au début d’une séance, beaucoup de personnes surveillent leur propre image. Elles pensent à leur visage, à leur ventre, à leurs jambes, à leur sourire, à ce qu’elles sont censées faire ou à ce que l’appareil est en train de voir.

Cette vigilance est parfaitement normale. Elle explique d’ailleurs en partie pourquoi certaines personnes finissent par penser qu’elles ne sont pas photogéniques. Elles essaient de contrôler leur image au moment même où elles devraient peu à peu pouvoir l’oublier.

Quand la confiance s’installe, quelque chose change généralement. La personne se surveille moins. Une épaule se relâche, une expression apparaît entre deux indications, un regard dure un peu plus longtemps que prévu.

Ces moments sont souvent beaucoup plus intéressants que les attitudes les plus calculées.

L’intimité visible dans la photographie dépend alors en partie d’une confiance plus discrète : celle qui s’est installée entre la personne photographiée et le photographe pendant la séance.

Le photographe ne peut pas fabriquer cette relation de toutes pièces, mais il peut créer les conditions dans lesquelles elle devient possible.

Une photographie intime fait oublier le public

On peut donc réunir tous les codes visuels de l’intimité sans jamais vraiment l’obtenir. Une chambre, une lumière douce, de la lingerie et un cadrage serré ne suffisent pas à transformer automatiquement une photographie en image intime.

À l’inverse, quelqu’un peut être entièrement habillé, debout près d’une fenêtre, et produire cette sensation étrange que l’image nous est  personnellement destinée.

C’est sans doute ce qui rend l’intimité photographique difficile à réduire à une recette. Elle dépend moins de ce que l’image montre que de la relation qu’elle nous fait imaginer.

Une photographie intime n’est donc pas nécessairement celle qui révèle le plus. C’est celle qui réussit, pendant un instant, à faire disparaître le public.

La personne photographiée ne semble plus montrer quelque chose à tous ceux qui pourraient regarder l’image.

Elle semble le réserver à la personne qui la regarde maintenant.

À propos de l’auteur

Ed Glintof est photographe spécialisé en portrait féminin et en photographie boudoir depuis 1996. Il travaille principalement à Paris, Lille et Bruxelles, avec une approche fondée sur l’accompagnement, l’authenticité et le respect de l’image de chaque personne.

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Bernie
Bernie

Blogueur, photographe et rédacteur web basé à Toulouse. Ingénieur de formation, je partage depuis 2009 un regard technique et curieux sur le voyage, la culture, la gastronomie et le blogging. Mon profil LinkedIn

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