« Je préfère vous prévenir : je ne suis pas photogénique. »
En près de trente ans de portrait, j’ai entendu cette phrase des centaines de fois, souvent avant même que l’appareil soit allumé. Comme si le verdict avait déjà été rendu : quelque chose, dans le visage ou dans le corps, résisterait définitivement à la photographie.

Pourtant, lorsqu’on photographie régulièrement des visages, on comprend vite que la photogénie n’est pas une qualité mystérieuse distribuée à la naissance. Elle dépend de la façon dont nous appréhendons notre propre image, du moment choisi, de notre aisance devant l’objectif et, bien sûr, de la manière dont la photo est réalisée.
Penser ne pas être photogénique raconte donc souvent davantage notre relation aux images que notre apparence réelle.
Le miroir vous a habitué à un autre visage
Nous connaissons notre visage principalement à travers un miroir. C’est cette version inversée que nous croisons le matin, que nous observons en nous coiffant et que nous contrôlons avant de sortir. À force, elle devient notre référence.
Puis quelqu’un prend une photo. La mèche part dans l’autre sens, un sourcil semble plus haut, le sourire paraît légèrement différent. Rien n’a bougé, bien sûr. Mais comme un visage n’est jamais parfaitement symétrique, cette orientation inhabituelle peut provoquer un petit choc : « Ce n’est pas moi. »
Pour les proches, c’est l’inverse. Ils connaissent ce visage-là. L’image qui vous semble étrange leur paraît souvent parfaitement ressemblante.
Nous ne jugeons donc pas seulement la qualité d’un portrait : nous le comparons à une représentation intérieure très familière. Or l’image que nous avons de nous-mêmes est faite d’habitudes, de souvenirs et de détails auxquels nous accordons parfois une importance démesurée.
Je le remarque souvent lors de la découverte des images. L’expression peut être juste, la lumière flatteuse, le portrait vivant, mais le premier regard se bloque sur une asymétrie que personne d’autre n’avait remarquée.
L’appareil peut figer le mauvais dixième de seconde
Dans la vie, un visage ne s’arrête jamais vraiment. Il parle, écoute, réagit, hésite, sourit, respire. Nous voyons une suite de mouvements, et notre cerveau les relie naturellement.
La photographie, elle, tranche dans ce mouvement. Elle peut retenir une paupière à moitié fermée, une bouche entre deux mots ou un sourire juste avant qu’il devienne naturel. Dans une conversation, cet instant aurait été invisible. Sur une image fixe, il devient toute l’expression.
C’est pour cela que l’on peut se trouver bien en vidéo et beaucoup moins en photo. La vidéo restitue le rythme, la gestuelle, les transitions. Une photographie doit choisir un seul moment pour résumer tout cela.
C’est aussi là que commence réellement le travail du portraitiste. Il faut regarder ce qui se passe avant et après le sourire demandé, repérer le moment où les épaules redescendent, attendre que le regard cesse de chercher à « bien faire ».
Très souvent, l’image la plus juste arrive juste après la pose, lorsque la personne croit que la photo est terminée. La bouche se relâche, le regard revient, le visage redevient vivant. Quelques dixièmes de seconde changent tout.
On est toujours plus sévère avec sa propre image
Quand nous regardons le portrait d’un proche, nous voyons d’abord une expression, une attitude, une présence. Face à notre propre visage, nous devenons soudain inspecteurs des travaux finis.
Le regard file vers le détail que nous surveillons déjà dans le miroir : une ride, un pli, un sourire jugé trop asymétrique, un bras mal placé. Le reste de l’image disparaît presque.
Cette sévérité ne naît pas dans le vide. Publicités, magazines, filtres et réseaux sociaux nous exposent en permanence à des visages triés, éclairés, retouchés et parfois reconstruits. Nous savons que ces images ne représentent pas la vie ordinaire, mais elles finissent malgré tout par déplacer nos repères. On compare alors une photographie prise dans un moment réel à des images qui ont précisément été conçues pour ne jamais avoir l’air ordinaires.
J’ai souvent vu une cliente écarter spontanément un portrait très fort à cause d’un détail minuscule, tandis que la personne qui l’accompagnait ne comprenait même pas ce qu’elle lui reprochait. Elles ne regardaient pas la même image. L’une voyait un défaut familier ; l’autre voyait son expression, son énergie, sa présence.
Il ne s’agit pas de prétendre que toutes les photos sont réussies. Certaines sont maladroites, d’autres ne nous ressemblent pas. Mais avant de conclure que l’on manque de photogénie, une question mérite d’être posée : est-ce vraiment le portrait entier qui me déplaît, ou mon regard s’est-il enfermé dans un détail ?
Plus on veut contrôler l’image, plus elle se crispe
Une fois la conviction installée, elle finit souvent par se voir.
La personne cherche son « bon profil », contrôle son sourire, redresse exagérément le dos, rentre le ventre, bloque sa respiration et attend le déclenchement comme une épreuve. Toute son attention se concentre sur la peur du résultat.
Le visage se fige, les épaules remontent et le regard surveille l’objectif. La photo déçoit, puis sert de preuve : « Vous voyez, je vous avais prévenu. »
Dire « détendez-vous » à ce moment-là est à peu près aussi efficace que de dire « dormez maintenant » à quelqu’un qui souffre d’insomnie. On obtient rarement une détente ; on ajoute surtout une nouvelle mission à réussir.
En séance, je préfère donner une action simple, faire bouger légèrement le corps, poursuivre une conversation ou détourner momentanément l’attention de la photo. Dès que la personne n’essaie plus de fabriquer une expression parfaite, quelque chose se remet à circuler.
Nous, photographes, parlons parfois trop vite de pose. Or, avant la pose, il y a la confiance. Une indication précise peut rassurer ; un silence mal placé peut laisser la personne seule avec toutes ses inquiétudes.
L’aisance devant l’objectif n’est pas un talent mystérieux. Elle se construit à deux.
Un bon portrait ne fabrique pas quelqu’un d’autre
Le rôle du photographe n’est pas de corriger une personne jusqu’à ce qu’elle corresponde à une idée abstraite de la photogénie.
Il consiste d’abord à observer. Comment bouge-t-elle ? À quel moment son regard devient-il plus ouvert ? Quelle orientation lui paraît naturelle ? A-t-elle besoin d’indications précises ou de quelques secondes de liberté ?
Il faut ensuite savoir sélectionner. Écarter un clignement, une expression intermédiaire ou un cadrage maladroit n’a rien d’une tromperie. Une séance produit des passages, des hésitations et des instants forts. Le choix des images fait partie du travail.
La retouche demande la même retenue. Harmoniser la lumière, équilibrer les couleurs ou retirer un élément distrayant peut servir le portrait. Modifier les proportions du visage, lisser toute texture ou reconstruire le corps raconte autre chose. La frontière entre une retouche qui met en valeur et une retouche qui trahit mérite d’être pensée avant même d’ouvrir le logiciel.
Une personne qui se croit peu photogénique n’a pas besoin qu’on lui présente un double irréel. Elle doit pouvoir se reconnaître dans l’image, mais aussi s’y apprécier. C’est particulièrement sensible en photographie boudoir : il ne suffit pas que le portrait soit ressemblant. Il doit rester fidèle sans reconduire la dureté avec laquelle la personne se regarde déjà.
Le photographe ne fabrique donc pas une autre personne. Il l’aide à voir une version d’elle-même qu’un mauvais angle, une expression figée ou des années d’autocritique avaient laissée de côté.
Et si le « défaut » venait simplement du sens de l’image ?
Les photographes connaissent les effets d’une lumière trop verticale, d’une distance trop courte ou d’un angle mal choisi. Il n’est pas nécessaire d’en refaire ici tout le catalogue : une image dépend toujours d’un point de vue, et ce point de vue peut avantager ou contrarier un visage.
Une séance m’a toutefois rappelé à quel point la familiarité compte parfois davantage que la technique. Une cliente trouvait un défaut dans ses portraits sans parvenir à dire lequel. J’ai changé l’angle, refait une série, cherché plusieurs variations : quelque chose continuait à la gêner.
J’ai affiché les photos suivantes en les retournant horizontalement, comme dans un miroir. Le défaut avait disparu.
Le visage, lui, n’avait évidemment pas changé. Elle retrouvait simplement l’orientation qu’elle connaissait depuis toujours. Cette vérification peut être faite directement à la prise de vue lorsque l’appareil le permet, ou plus facilement dans un logiciel de tethering.
L’expérience ne signifie pas qu’il faille livrer systématiquement des portraits inversés. Elle montre surtout qu’avant de chercher une faute de lumière, de focale ou de pose, il peut être utile de vérifier si la gêne ne vient pas simplement d’une image devenue étrangère parce qu’elle est présentée dans l’autre sens.
La technique reste essentielle, bien sûr. Une lumière adaptée, un recul cohérent et un cadrage réfléchi contribuent à produire un portrait plus naturel et plus expressif. Mais ils ne suffisent pas toujours à expliquer pourquoi une image est acceptée ou rejetée.
Peut-on vraiment devenir plus photogénique ?
Oui, mais probablement pas au sens où on l’entend d’habitude.
On ne devient pas photogénique en mémorisant dix poses ou en présentant toujours le même profil. On devient surtout plus à l’aise avec son image et plus conscient des conditions qui permettent de s’y reconnaître.
Cela passe parfois par des choses très simples : respirer au lieu de bloquer le corps, bouger légèrement plutôt que tenir une pose, ne pas forcer son sourire, laisser le photographe chercher plusieurs angles et accepter qu’une séance comporte aussi des images à écarter.
Les personnes que l’on juge très photogéniques n’offrent pas une image parfaite à chaque déclenchement. Elles sont souvent plus habituées à l’objectif, comprennent mieux ce qui leur convient et accordent moins de valeur aux photos ratées.
Pour le photographe, l’enjeu est similaire. Plus on observe, plus on donne des indications claires et plus on crée un espace rassurant, moins on dépend d’une supposée photogénie naturelle.
Le portrait devient alors un travail de rencontre plutôt qu’un test.
Une mauvaise photo n’est pas un verdict
Croire que l’on ne peut pas être photogénique vient rarement d’une seule image. C’est plutôt une histoire que l’on finit par construire à force de photos prises trop près, de sourires forcés, de mauvais moments figés et de comparaisons avec un reflet plus familier.
Une photographie réussie ne transforme pas soudain quelqu’un. Elle rassemble simplement les bonnes conditions pour montrer une expression, une attitude ou une présence que les images précédentes n’avaient pas su retenir.
La prochaine fois qu’un portrait vous déplaît, regardez-le donc comme un photographe : que s’est-il passé avec le moment, le regard, le cadrage, la lumière et la relation devant l’objectif ? Mais avant tout, essayez de le regarder comme s’il représentait quelqu’un d’autre. Ce détail qui vous obsède vous semblerait-il encore si important ?
La question devient alors beaucoup plus intéressante que « Suis-je photogénique ? »
Elle devient : « Est-ce que cette photo me raconte vraiment — et me permet de me regarder avec un peu plus de justesse et de bienveillance ? »
À propos de l’auteur
Ed Glintof est photographe spécialisé en portrait féminin et en photographie boudoir depuis 1996. Il travaille principalement à Paris, Lille et Bruxelles, avec une approche fondée sur l’accompagnement, l’authenticité et le respect de l’image de chaque personne.










