"Comment m’avait-elle remarqué ? Je ne l’ai jamais su. C’est elle qui m’avait parlé la première " ... "C’est moi", une micro-fiction, signée Yves Carchon...
Un mot, oui parfois rien qu’un mot, peut détruire l’histoire d’une vie. Et ce mot-là, c’est moi qui ai osé le prononcer. « C’est moi, ai-je dit. » Sarah m’a regardé, est sortie du salon. Je ne l’ai plus jamais revue.
Trente ans plus tôt, nous militions dans un parti dont je tairais le nom. Nous nous étions connus lors d’un meeting, Sarah et moi. Elle écrivait déjà de longs discours pour les cadres du parti. Moi, je distribuais des tracts et collais des affiches.
Comment m’avait-elle remarqué ? Je ne l’ai jamais su.
C’est elle qui m’avait parlé la première, le reste s’étant je crois poursuivi dans un rêve, comme une pelote de fil qu’on dévide et qui roule, et qui roule…Bref, nous avions vécu un sacré coup de foudre. Nous nous aimions, mais le parti nous désunit.
Enfin, disons que nous n’étions plus tout à fait au diapason. Quand les événements se sont passés, le pays était au bord de l’abîme. Une guerre civile, ça s’appelait. Sarah était engagée jusqu’au cou dans la lutte contre les fachos ; moi, j’étais en retrait, pas vraiment militant.
J’aidais, mais sans le cœur qu’il faut pour défendre des idées ou même sa liberté. Trop timoré. Et faible. Quand on m’a arrêté et que j’ai vu les traitements qu’on me ferait subir, je n’ai pas mis longtemps à lâcher quelques noms, des noms de camarades, en omettant soigneusement celui de ma Sarah.
Les camarades furent arrêtés et torturés avant d’être fusillés. Trente ans plus tard, alors qu’on reparlait de ces années de plomb, Sarah m’a dit : « Je ne sais toujours pas qui a donné nos camarades. » J’ai répondu tranquillement : « C’est moi. »
Pourquoi ? Pour recevoir le pardon de Sarah ou pour ne pas mourir sans connaître le chagrin, le malheur incommensurable qu’on éprouve quand on perd pour toujours l’amour de toute une vie ?
Une microfiction signée Yves Carchon, écrivain, auteur de "Riquet m'a tuer", de "Vieux démons" et de « Le Dali noir »