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Covid-19 : Le Feuilleton | Chapitre 2 | Les culs terreux

Confinement « Covid-19 : Le Feuilleton », un feuilleton fiction, écrit par Yves Carchon, autour du coronavirus. Retrouvez l’intégralité du chapitre 2 « Les culs-terreux». A suivre tous les vendredis.

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Les culs-terreux

Depuis toujours, Pa détestait les culs-terreux qui peuplaient le village. Eux le lui rendaient bien. Les villageois eux-mêmes se haïssaient cordialement entre eux. — Des bourriques, disait Pa. Qu’ils s’entretuent tous ces péquenots ! ». Faut dire que des histoires de partage de terres avaient été à l’origine de maints conflits, lesquels remontaient à trois générations au moins, pour ne pas dire la nuit des temps. Beaucoup auraient été d’ailleurs bien incapables de dire sur quoi reposaient ces bisbilles du Déluge, ni même de quoi il retournait. C’était ainsi. Ils s'affrontaient de toute éternité et n’en démordaient pas, même s’ils avaient perdu depuis longtemps la trace des ressentiments primordiaux.
 

Pour Pa, qui était arrivé un jour avec Ma à la recherche d’un travail, — l’état voisin l’ayant chassé parce qu’il voulait des bras plus jeunes et vigoureux, l’accueil avait été plus que glacial. D’emblée, Ma et Pa avaient été rejetés parce qu’ils n’étaient pas du pays. D’autant que Ma, avec sa petite taille, ses cheveux noirs et son teint mat, avait tout d’une Indienne. Dès leur installation, ils avaient essuyé le mépris, quoique la loi en la personne de Jo Cushing, maire du village, ait permis qu’ils posent le camp sur une terre à lui et habitent la maison qu’il leur avait loué pour trois fois rien.

En échange, il avait recruté Pa et Ma comme journaliers chargés de cultiver ses terres.
C’est des années plus tard que Pa avait pu acheter un très étroit lopin de terre pour y construire la grande maison où nous sommes aujourd’hui. Une maison, on l’a vu, aux abords du désert, avec autour des hectares de terres pauvres, que Pa et Ma avaient su rendre prospères et nourricières à force de dur labeur.
Mais à l’époque, il n’y avait rien ; quelques bicoques composant un début de village, lequel s’étant peu à peu transformé quand des migrants et des ouvriers Noirs étaient venus grossir le rang des hommes de peines.
Les hautes terres, qu’on connaissait par ouïe dire, appartenaient aux familles riches, ayant fait souche trois siècles auparavant. Certains disaient qu’à cette époque il n’y avait ici que des marais et que ces tous premiers pionniers les avaient asséchés pour pouvoir s'installer et s’incruster comme des sangsues.
« Des culs-terreux, oui, tous ! » s’emportait Pa, quand l’un d’entre eux lui cherchait des poux dans la tête.

Quand je parle de Pa et de sa sainte horreur des culs-terreux, entendons-nous. Lui-même en était un de cul-terreux, pas plus reluisant que les autres, pas plus glorieux, pas moins foutraque non plus.  Aussi taré qu’eux tous réunis quand il fallait défendre des terres qui, certes, n’étaient pas les siennes, mais qui nous faisaient vivre, lui, Ma, ma sœur Janis et moi. Cul-terreux, il l’était, ah ça, oui ! Mais il avait toujours boudé le temple et avait fait serment de ne jamais participer aux réunions qu’organisait régulièrement Cushing en tant que maire. Un type plutôt lourdaud, Cushing, matois, copain comme cochon avec tout un chacun. Un meneur d’hommes, sachant mêler bâton et paluche dans le dos.

C’est, je crois bien, ce qui déplaisait tant à Pa. Ce type, roué, pervers, corrompu jusqu’ à l’os ne croyait en rien ni personne quand il cherchait à préserver son pré-carré d’édile local.

Pourtant, Cushing avait toujours eu à cœur de nous donner un coup de main, à nous autres, les ploucs, parce qu’il disait — à qui voulait l’entendre, que c’étaient nous qui faisions manger la nation et que sans nous beaucoup crieraient famine. En quoi il n’avait pas tout à fait tort.

Mais il y avait plus : Jo Cushing était né sur nos terres, c’était un gars d’ici. Il connaissait tous les malheurs pouvant frapper notre communauté et ne manquait jamais de rencontrer le sénateur du cru, auquel il extorquait toujours de conséquents et abondants subsides. Jo était un champion, un authentique lascar pour la récolte de pognon auprès des gros bonnets. Il arrosait tous ceux dans le besoin quand la sécheresse avait frappé ou quand les pluies avaient réduit nos champs en mares boueuses.

Jo : un athlète au regard clair, au chapeau sur le front, au menton en galoche, qui nous foutait la frousse à Jim et moi, quand on était gamin.

A l’époque dont je parle, je venais d’avoir douze ans. Jim, étant orphelin, avait échoué un beau jour dans l’un des foyers du village : celui des O’Hara. Comparé aux familles d’accueil qu’il avait connues, Jim se disait qu’il avait eu le cul bordé de nouilles quand on l’avait placé chez eux. Un couple qui n’avait pu avoir d’enfant et qui en cherchait un pour l’adoption. Quand Jim s’était pointé chez eux, accompagné par un gars du comté, il s’était vu reçu comme le Messie. Les O’Hara lui avait préparé une tasse de cacao et une tranche de pudding que Rosa O’Hara avait confectionné à l’occasion de cet événement. Car pour les O’Hara, ce jour était resté gravé comme un événement sur le livre de leur vie. Il serait dit que Jim serait traité comme un cadeau du Ciel.

Ce qu’il avait été. Aucun gamin n’avait été autant choyé que Jim. Je peux sans peine l’affirmer, car il était cerné par la douceur enveloppante de Mme Rosa, experte en confitures, l’attention très bienveillante de Mr O’Hara, alors que moi je ramassais des torgnoles à la pelle, pour un oui ou un non, quand Pa n’abusait pas des coups de ceinturon me pleuvant sur les fesses. Non, Jim avait décidément tiré les bonnes cartes, à moins que Dieu s’en soit mêlé.

Si je parle de Dieu, c’est en partie parce que c’était la seule ombre au tableau dans l’existence de Jim. Les O’Hara étant croyants, voire pratiquants, il n’était pas un jour férié ou un dimanche sans qu’il ne fût traîné au temple, où il était censé apprendre des chants et autant de prières pour le salut des hommes. Dans le village, Rosa O’Hara faisait office de dame patronnesse. Elle épaulait activement le révérend, de sorte que Jim — du moins jusqu’au moment où je fus reconnu comme copain officiel par le couple O’Hara, devait l’aider à nettoyer le temple, quand il ne devait pas fleurir l’autel ou astiquer les candélabres et pieuses reliques.

Le révérend ne manquait pas de caresser la joue de Jim ou de l’attirer contre lui quand le travail était fini. Mais Jim se raidissait, lançant avec son seul regard des appels de détresse à Mme O’Hara.

— Un bon garçon, disait le révérend, en lui pinçant la joue.

Mais Jim s’arrachait de ces mains trop pesantes et allais se nicher dans les jupes de sa mère adoptive. Mme O’Hara se mettait à glousser en regardant le révérend, s’excusant presque de l’attitude de Jim. Sur le chemin du retour menant à leur maison, elle lui faisait un brin de morale.

—Tu pourrais faire un effort avec le révérend ! C’est vraiment un saint homme. Il s’est proposé gentiment de te faire travailler tes prières…Je serais toi, j’accepterai…

— Oh, non, pas lui ! s’était écrié Jim. Je préfère Mr. O’Hara !

A la maison, ils en avaient parlé, mais devant l’insistance de Jim, Mr O’Hara s’était vu contraint de trancher. Ce serait lui, le père, qui donnerait des cours de religion à Jim.

Jim avait tiré le gros lot. Car il s’était vite avéré que Mr O’Hara n’avait pas plus de foi que ça. Il s’acquittait de son devoir d’ouaille consentante, dans les pas religieux de Mme O’Hara qui, elle, en aurait converti plus d’un si on avait lancé une nouvelle croisade.

Du coup, il s’en tirait plutôt pas mal en matière de corvée de prières. Et il avait sauvé sa peau en ne fréquentant pas le révérend. Certaines choses se murmuraient entre gamins, de drôles de gestes qu’il avait le révérend à trop vouloir nous tripoter.

Jim m’avait dit qu’il n’en avait jamais parlé aux O’Hara, pour la bonne raison que personne n’état en mesure d’entendre ce qu’il avait à dire. Ils — et surtout toutes les femmes du village, étaient littéralement fascinés par les sermons du révérend. Il leur parlait de pénitence, d’humilité, d’amour, autant de mots qui résonnaient bizarrement pour les gamins que nous étions.

Le mot pêché était brandi par lui à tous ses coins de phrase, le transformant parfois en fou furieux, qui en tétanisait plus d’un. « Un pauvre diable », m’avait dit Jim, le jour où il avait failli trouver la mort, mordu par un crotale. Et il était vraiment sincère. Jim, il est vrai, portait en lui une infinie bonté. Et c’est précisément ce qui m’avait séduit en lui.

En fait, nous étions devenus amis très vite. Dès son entrée dans notre cour d’école, je m’étais dit qu’il aurait plein de choses à raconter, vu qu’il venait d’ailleurs. J’ai toujours aimé les histoires et que quelqu’un me les raconte. A douze ans, ce fut Jim. Et il n’en manquait pas d’histoires, ça non ! Pourquoi avoir dû fuir telle famille et comment on l’avait rattrapé, combien à chacune de ses fugues, la police était sur les dents et combien les services sociaux lui en faisaient baver à son retour. Les O’Hara avaient été pour lui un havre, un de ces bien connus verts pâturages dont nous parle la Bible. Un réel foyer où il avait vécu une renaissance.

Et des histoires, depuis son arrivée dans sa nouvelle famille, il en avait ! Pas seulement les siennes, celles de sa chienne de vie. Non, d’autres, plein d’autres. C’est Mr O’Hara qui l’informait de choses qui arrivaient en-dehors du village, ayant donné le choix à Jim entre apprendre bêtement des prières ou l’écouter lire le journal. Jim n’avait pas hésité une seule seconde. Chaque jour, il avait donc accès aux nouvelles du comté, lues à voix haute par Mr O’Hara et provenant du Morning Star.

Tout ça, c’est Jim qui me le racontait et c’est ainsi qu’un jour, il avait évoqué le bagne d’Oraculo.

Ce jour-là, nous étions assis à cheval sur l’enclos aux cochons, à bavarder de choses et d’autres. Des vaguelettes de sable cernaient de toutes part l’arrière de la maison. Un vent mauvais soufflait en cinglantes rafales. Le ciel s’était teinté d’une couleur crayeuse, porteuse de pluie qui viendrait du désert. Un désert que nous fixions souvent, quand on parlait, nous plongeant tous les deux dans une transe hypnotique. Des yeux, nous suivions les colonnes de sable qui s’élevaient du sol et qui semblaient évoluer en une danse folle.

C’est à ce moment-là, — au moment même où un nuage de sable était monté, monté pour se tordre jusqu’au ciel, que Jim m’avait parlé du mystérieux Reno. Un chauffeur de bahut qui, une fois la semaine, traversait le village et s’en allait livrer le bagne.

— Le bagne ?

— Enfin, on devrait dire : pénitencier, avait grimacé Jim. Mais nous, là, on dit bagne ! C’est du pareil au même ! Pour ne rien te cacher, Reno, il ne charge pas que de la bouffe dans son bahut…Parfois, il est accompagné de deux-trois filles qui, elles, sont destinées aux détenus d’Oraculo…

— Oraculo ?

— Attends, tu connais pas le bagne d’Oraculo ?

Non, je connaissais pas Oraculo. Ni Pa, ni Ma, d’ailleurs. Personne chez nous ne l’avait jamais évoqué. Je débarquais, c’est vrai. J’imaginais que tout le monde ici savait qu’il y avait un bagne dans le désert. Pas moi, ça oui. C’était la première fois qu’on m’en parlait.

Mais Jim avait hoché la tête, d’un air très pénétré.

— Tu sais, vaut mieux ne pas connaître un tel endroit ! C’est un enfer à ce qu’on dit. Même Mr O’Hara, n’est pas très rassuré quand il en parle !

— Et Reno dans tout ça ?

— Reno, il fait son beurre ! Il leur livre des filles que se partagent matons et détenus ! Sans compter de la came : là-bas, il a de vrais clients !

— Comment tu sais tout ça ?

— Collins, le chef de la police, qui l’a jacté à Mr O’Hara ! J’étais planqué derrière la porte quand ils en ont parlé… Collins a dit qu’il avait pas de preuves pour stopper le commerce de Reno… Et Mr O’Hara a lancé à Collins : « Pas de preuves ? Eh bien, il vous faut en trouver ! »

Jim s’était tu. La peau de son visage avait bruni depuis son arrivée. Le vent, le sable, m’étais-je dit. Ses cheveux étaient gris, mais comme tout un chacun ici, coiffé qu’on était tous par le vent du désert. Ses petits yeux étaient perçants comme deux lames. Il était sec comme un coucou : pas un gramme de graisse. Pourtant, il bafrait tout son compte chez Mr et Mme O’Hara. Surtout avec une cuisinière comme elle. Elle préparait le gibier comme personne. Je le sais, pour avoir été invité à manger certains jours chez les O’Hara.

Parfois, quand on se retrouvait pour traîner aux abords du désert, Jim m’apportait une part de tarte aux pommes, pliée dans une serviette, qu’il avait fourrée dans l’une des larges poches de son short. — Tiens, c’est Mme O’Hara qui m’a dit de te donner ça, mentait-il. Mais je savais qu’elle n’avait rien à voir dans toute cette histoire et que ça venait de lui, uniquement de lui. C’est pour cela que j’adorais Jim : il faisait de ces choses simples sans jamais, non jamais, tirer la couverture à lui.

Ce jour-là, il avait scruté l’horizon, voilé par la poussière et gondolant sous un soleil impitoyable. J’avais alors perçu la vie qui palpitait en lui, comme elle battait d’une même force en moi, et c’était peut-être bien pourquoi on partageait tous ces moments ensemble.

Mais l’histoire de Collins, ne pouvant arrêter le commerce de Reno, m’avait turlupiné.

— Mais avant, dis-moi voir, ça se passait comment ? avais-je demandé, l’œil aimanté par une mini-tornade qui venait juste de se former.

— Avant quoi ? 

— Avant que Collins ne débarque !

— Y’avait probablement pas de police ! Enfin, d’après ce que j’ai su de Mr O’Hara ! Il répète souvent qu’à une époque, le comté refusait de payer un flic pour la région ! On préférait fermer les yeux sur les trafics entre le monde et le pénitencier et ça coûtait moins cher ! Tout le monde, paraît-il, semblait trouver son compte et menait tranquillement ses affaires…

— A commencer par les bagnards…

Jim m’avait regardé d’un drôle d’air.

— Tu crois pas si bien dire ! Il y a dix ans, les bagnards se sont bel et bien révoltés. On a dû mettre le paquet pour y rétablir l’ordre… Un vrai camp retranché que c’était devenu ! Des matons ont été massacrés et pas mal de bagnards ont été abattus par les flics ! Un putain de carnage ! Donc, depuis, les autorités ont tiré la leçon : on charge un max en drogue les détenus, puis on les garde en manque… « La seule façon de tenir ces bâtards par les couilles », avait dit Jo Cushing quand ce bazar avait été réglé.

— En somme, avais-je conclu, Reno fourgue maintenant sa drogue en toute tranquillité ? 

— On peut dire ça comme ça…Sauf si Collins finit par s’en mêler !

Mais Collins voudrait-il s’en mêler, avais-je demandé à Jim. D’après les dires de Mr O’Hara, Collins ne faisait pas le poids. Il n’avait pas la poigne, encore moins l’envergure pour faire cesser tous les trafics. Mais pour autant, ce n’était pas un corrompu. Non, simplement, il n’était pas à hauteur. Mais Jim était d’un autre avis. Pour lui, Collins pouvait très bien faire le ménage si un beau jour ça lui chantait. Ça tenait même à pas grand-chose pour qu’il soit en pétard. Un grain de sable venu gripper notre ambiante apathie pouvait tout bonnement suffire. Et ce grain-là pouvait à tout instant pointé son nez.

Jim avait ajouté :

— Tu sais quoi ? Collins est comme ces pétards qui tardent à éclater. Quand il pètera, il vaudra mieux ne pas traîner dans les parages !

Le vent s’étant levé et la pluie arrivant, portée par des besaces de gros nuages noirs qui emplissaient le ciel, nous nous étions quittés, copains comme cochons. J’avais gagné notre maison quand les premières gouttes cloquaient déjà le sol sableux. Avant d’entrer, un lézard chuckwalla fila entre mes pieds. En d’autres temps, je l’aurais poursuivi en le visant avec ma fronde. Mais ce jour-là, j’avais encore en tête l’histoire du bagne d’Oraculo. Le lézard était déjà loin quand je poussais la porte.

— C’est toi, Lenny ? avait crié Ma.

— Oui, Ma, c’est moi !

— Oublie pas de quitter tes chaussures ! J’en ai plus que ma claque de tout ce maudit sable !

yves-carchon-ecrivain

Retrouvez l’intégralité du chapitre 1 « la fin des temps »

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