Bernieshoot

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Un beau jour, la retraite avait sonné…

 

En cette période de fêtes, Yves Carchon  nous offre une série de contes merveilleux. Cette semaine « Le paquet ». Joyeux Noël, tu parles, maugréa la chouette. Noël, c'est bon pour les riches !

 

paysage neige saint paul en chablais haute savoie

 

 

Le paquet

La neige était tombée tôt cette année-là. On était à la veille de Noël. Lesort, facteur de son état, se hâtait de gagner l'auberge des Fines Fourchettes, un paquet sous le bras. Tout était blanc autour de lui. Les arbres rabougris développaient dans l'air glacé des branches maigres et tortueuses comme des doigts de mort. Le vent soufflait, agitant ces doigts gourds qui, s’il s’en approchait, auraient tôt fait de le saisir par le paletot. Il suivait donc le chemin enneigé, se tenant sagement éloigné des branchages. Tandis qu'il cheminait, il entendait des blocs de neige se détacher des branches pour aller s'écraser en un bruit velouté sur la couche moelleuse.

L'auberge se profila enfin. Avant d'entrer, il prit soin d’essuyer ses souliers enneigés contre le mur de pierre. Comme il ouvrait la porte, une rafale de vent s'engouffra dans la salle et avec elle Lesort qui fut catapulté avec une telle force que les clients crurent tout d'abord à une apparition. Mais après un silence, ils reconnurent le porteur de destins et l'accueillirent comme il se doit.

— Ferme la porte ! Ferme-la donc !

— Eh ! Qu'attends-tu ?

— Bon sang, Lesort ! Tu te prends pour le Diable ! Ferme cette foutue porte !

Sous ce déluge d'injonctions, Lesort referma donc la porte de l'auberge. La vieille, tassée derrière la caisse du comptoir, lui jeta un regard de chouette éveillée en sursaut.

— Alors ?  T'as fini ta tournée ? dit-elle en s’approchant.

— Oui, presque, répondit Lesort.

Dans la grand-salle, au fond, des hommes jouaient aux cartes.

— Eh, oh, Lesort, cria l'un des joueurs. Viens taper un carton !

— Pas le temps !

— Alors, viens boire un coup !

— Non, pas le temps !

— Tu pourrais payer ta tournée, lança un autre, goguenard.

Lesort se tourna vers la vieille. Elle était restée sans bouger, enveloppée dans son vieux châle tout crasseux. Tous s'apprêtaient à célébrer Noël. Les bouteilles vides sur les tables étaient légion. On ne les comptait plus, ni d’ailleurs les verres pleins. Les têtes s'échauffaient, les grosses plaisanteries fusaient. Les bras courts de la vieille, croisés sur sa poitrine, étaient plus secs qu’un coup de trique. Ses cheveux emmêlés pendaient sur ses épaules décharnées.

L'œil, souvent glauque, ne s'allumait que lorsqu'elle entendait tinter une pièce de monnaie à la surface du zinc. Ses lèvres enfin, qu'elle s'obstinait à tenir closes, cachaient volontairement une bouche édentée.

Elle observa un bref instant Lesort comme on regarde une pauvre cloche qui aurait trouvé un abri.

— Qu'ez-tu prends, grogna-t-elle.

La chouette semblait toujours en vouloir à autrui, surtout quand cet autrui l'obligeait à parler.

— Un vin chaud, dit Lesort en se débarrassant de son paquet sur le comptoir.

Il se frotta les mains comme pour les réchauffer. La vieille, tout en versant le vin dans un verre pas très net, lorgna le paquet malgré elle.

— C’est quoi ce paquet, s'enquit-elle intriguée.

— Un colis pour le vieux Tardieu, répondit Lesort.

— Tardieu ! Ma foi, s'est-y pas mis en tête de faire des marionnettes ! Si c’est pas un malheur ! Il a perdu tous ses esprits !

Elle contempla à nouveau le paquet.

— Bah ! Ce doit être des accessoires pour marionnettes, ajouta-t-elle.

Lesort haussa les épaules en signe d’ignorance. Il enserra de ses dix doigts gelés le verre de vin fumant, demeura l’œil fixe, puis but le chaud breuvage très lentement. Il ne lui restait plus qu'un bout de chemin à faire. Plus vite il serait chez le vieux, plus tôt il en aurait fini. Ayant réglé son verre, il glissa le paquet sous son bras et salua la compagnie.

— Joyeux Noël, cria-t-il à la cantonade.

— Joyeux Noël, tu parles, maugréa la chouette. Noël, c'est bon pour les riches !

Quand Lesort eut refermé la porte et se fut enfoncé dans la tourmente, la vieille alla jusqu'à la fenêtre, souleva un coin de rideau et pensa à Tardieu qui, quarante plus tôt, lui avait fait la cour.

 

Le vieux Tardieu vivait dans une masure en retrait du village. Un chemin vicinal y menait. Du chemin, on pouvait voir les champs qui s'étendaient à perte de vue et qui se confondaient au ciel laiteux. Sa vie durant, Tardieu avait été employé aux Chemins de Fer, un employé modèle dont ses supérieurs avaient su apprécier les mille et une qualités. Tout le monde 1'avait connu alerte, serein et pimpant, et il s’était fait une sacrée réputation. Œil de lynx, on l’appelait. Pour être aiguilleur, il faut non seulement avoir bon pied, mais aussi bon œil, avait-il coutume de dire.

Un beau jour, la retraite avait sonné pour lui. Sa vie, jusques là active, avait basculé dans la tristesse et la monotonie. De temps en temps, quand il faisait bon, il allait à pied jusqu'à la gare et il discutait avec son remplaçant. Il ne manquait pas de lui donner quelques conseils que l'autre ne suivait jamais. Tardieu aimait tant se retremper dans l'ambiance de la gare qu’il restait assis des heures dans la cabine d'aiguillage, écoutant les trains passer comme aux plus beaux jours. Quand il se rentrait le soir, il toisait amèrement sa solitude. Et il regrettait de n'avoir pas compagne sous son toit ; parfois, il aurait voulu que la mort vînt et qu’elle balayât sa solitude.

Sur le tard, il s'était découvert une passion : celle de fabriquer des marionnettes, sculptées dans le bois. Il se désolait souvent d'avoir dû passer sa vie aux Chemins de Fer et d'avoir perdu un temps précieux qu’il aurait pu consacrer à la sculpture sur bois. Mais il était tard pour commencer à vivre. Tardieu se disait avoir raté le coche. C’est pourquoi il s’inventait une vie rêvée, ciselant d'étranges personnages en buis qui lui permettaient de vivre plusieurs vies. Dans sa monacale retraite, aucun bruit ne le troublait jamais dans son travail. Tout était silence autour de sa masure. Seul parfois l’appel d’un rapace pris dans les neiges lui faisait-il lever le nez de l’établi.

 

 

Quand Lesort arriva devant chez lui, l'habit parsemé de neige, il dut cogner par deux fois afin que le vieux l'entende. La porte s'ouvrit. Tardieu apparut ; sa tête chenue était aussi blanche que celle de Lesort.

— Un paquet pour vous, dit Lesort en époussetant le pan de sa capote.

— Entrez, chevrota Tardieu.

Lesort referma la porte sur lui et suivit le vieux. Posant le paquet sur l'établi, il put voir des marionnettes qui avaient été abandonnées sur un lit de copeaux.

— Un paquet pour moi ? Ah bon ! Qu'est-ce que ça peut être ?

— Un cadeau peut-être, avança Lesort.

— Oui, peut-être, dit le vieux. Allez ! Nous allons fêter Noël ! Vous êtes gelé ! Un bon rhum vous fera du bien !

Tout en minaudant, il était allé chercher dans une armoire deux verres, une bouteille de rhum et quelques gâteaux secs.

— Pensez ! Ça doit faire plus de trente ans que je n’ai pas reçu de cadeau ! Ça s’arrose, crénom !

Il marchait à petits pas comptés, hésitants, comme un bambin faisant ses premiers pas. Il posa bouteille, verres, gâteaux sur l'établi.

— Asseyez-vous donc, proposa-t-il.

— Oh ! Je ne m'arrête pas, déclara Lesort.

Le vieux insista. Lesort finit par s’asseoir à côté du vieux.

— Ah, ah, riait-il. Je suis bien toujours celui qu'on sert en dernier ! Tiens, je me souviens encore des primes que nous recevions en fin d'année ! Eh bien, j'étais le dernier servi ! Non pas qu'on ne pensait pas à moi, mais on m'oubliait tout simplement !

A cet instant-là, il y eut un coup de vent, plus fort que les autres, qui ouvrit la porte en grand. Le vent s'engouffra dans la masure avec une même rage qu’aux Fines Fourchettes. Lesort bondit de sa chaise afin de pousser la porte et la referma brutalement. « Quel vent ! A peine si l'on peut marcher dehors » assura-t-il.

— Ce n'est pas le vent, dit le vieux très bas.

— Pardon ? dit Lesort.

— Ce n’est pas le vent qui mugit par les chemins, répéta le vieux d’une voix blanche.

— Qu'est-ce donc alors ?

La Mort, dit Tardieu.

Un silence tomba entre les deux hommes. Le vent, au dehors, aboyait lugubrement pareil à un chien qu'on aurait laissé au froid pendant la nuit. Lesort frissonna ; il n'osait bouger. Il avait du mal à respirer. Le vieux, perdu dans ses songes, dodinait du chef. Brusquement il s'anima comme un moribond dans un sursaut de vie et il regarda Lesort.

— Allez, va ! Si l'on débouchait cette bouteille ! dit-il.

Lesort, décontenancé, déboucha ladite bouteille.

— Joyeux Noël ! dit le vieux en trinquant avec Lesort.

— Joyeux Noël, dit Lesort en faisant tinter son verre.

— Oh, moi, soupira le vieux comme si quelque chose le rappelait à la réalité.

Son regard navré erra sur l’établi et ne tarda pas à s'arrêter sur le paquet. Lesort suivit son regard et crut lire une sorte d’amusement dans ses yeux rouges.

— Alors, on se l'ouvre ce paquet ! dit Tardieu.

— Ma foi, dit Lesort.

Le vieux regarda une dernière fois ses marionnettes, but une gorgée de rhum, puis coupa la fine ficelle de l'emballage.

Du papier glacé émergea soudain une sorte de coffret qui brillait de mille feux. De forme cubique, assez petit, sa surface était aussi lisse que du marbre.

— Un coffret, s’émerveilla le vieux.

Il le caressa de ses doigts morts, en le contemplant ravi. « Un coffret », répétait-il comme s'il n'en crut pas ses yeux.

Impatient, Lesort pressa le vieux d'ouvrir ce coffret.

— Vous voulez vraiment que j'ouvre ce coffret, bredouilla Tardieu.

— Eh bien, oui ! cria Lesort. Pas vous ?

— Vous l’aurez voulu, souffla le vieux.

Tardieu ouvrit le coffret. Et, au même instant, jaillit une fulgurante lumière qui le frappa droit au cœur et le terrassa au sol. Lesort bondit sur ses pieds, tremblant de son corps. Il courut jusqu’à la porte qu'il n'eut pas la peine d’ouvrir : elle s'ouvrit toute grande devant lui. En un bond, il fut dehors.

Courant dans la neige, le corps secoué de tremblements, il se répétait les paroles de la vieille chouette. Il a perdu tous ses esprits, il a perdu tous ses esprits. Dans son affolement, il ne vit pas une souche gisant sous la neige. Il s'affala de son long et, sa tête ayant heurté un arbre, il perdit connaissance.

Tard dans la nuit, on retrouva son corps emmitouflé de neige. Par chance, la Chouette s’était émue qu’il ne s’arrêtât pas sur le retour. On était donc parti à sa recherche. L’ayant enfin trouvé, on l’avait transporté jusqu’aux Fines Fourchettes. Quand enfin vers minuit il avait recouvré ses esprits et raconté son étrange aventure, personne n’avait pu croire à une pareille histoire.

— Le vin chaud, dit la chouette. Ce n'est que le vin chaud !

Il eut beau insister, personne ne le crut.Chez Tardieu, on ne retrouva ni coffret, ni bouteille de rhum, ni verres, ni gâteaux, ni même marionnettes sur l’établi. Il fut déclaré disparu en cette nuit de N

 

yves carchon ecrivain

 

 

Un conte signé Yves Carchon, écrivain, auteur de "Riquet m'a tuer", de "Vieux démonset de « Le Dali noir »

 

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jazzy57 29/12/2019 15:53

Un coffret qui délivre la mort , brrr j'ai froid soudain .

Bernie 30/12/2019 18:55

Ça se comprend

Elena800 27/12/2019 19:19

C'est toujours bien écrit et intéressant quel que soit le sujet !

Bernie 30/12/2019 19:03

merci

biker06 27/12/2019 07:39

Hello Bernie
La retraite, un droit que l'on ne doit pas jouer aux cartes comme le font les escrocs de la politique. La retraite c'est notre argent qui nous revient. Seulement voila les politiques ont toujours su manipuler l'opinion publique pour opposer les travailleurs entre eux... Chacun fait son choix dans la vie. Allez travailler au privé ou au public.... Il a le choix de carriere et de retraite, il a le choix de pénibilité ou pas ! J'ai fais le facteur et les railleries ont toujours existé. PTT c'est petit travail tranquile, PTT, c'est paye ta tournée....etc
Le facteur ce beau metier qui etait autrefois l'une des personnalité du village au meme titre que le maire, le curé ou le garde champetre va disparaitre peu à peu.... Le facteur de Mafate à la reunion, le facteur de Girolata en Corse, le facteur de molieres dans les Alpes Maritimes avaient tous l'avantage de la liberté et du contact avec les gens et la nature mais certainement pas celui d'un metier facile...dans le vent, la pluie, la neige, la boue et le soleil pour d'autre la tournée etait assuré....
@+ Pat

Bernie 27/12/2019 18:04

La valeur des métiers a beaucoup changé, en même temps que les valeurs morales

jill bill 27/12/2019 06:58

On ben ça alors, foutu coffret va.... merci... JB

Bernie 27/12/2019 18:05

avec plaisir