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La complainte de Maman d’Io

 

Une microfiction d'Yves Carchon qui évoque tout un imaginaire amérindien avec Maman d'Io ( la mère des Eaux, importante en Guyane pour ses grand fleuves)...

 

Cayenne Guyane Place des Palmistes

 

 

 

La complainte de Maman d’Io

Folle, tu es folle, aussi folle que les maskililis1 de la forêt, Oh, je le sais que je suis folle, tout le monde ici le sait, et grand-père le sait aussi, le Chinois du coin le sait, le vendeur d’acras le sait, le curé de Saint Sauveur le sait, tout le monde ici le sait, tous autant qu’ils sont, tous ici connaissent ma triste histoire...même Maman d’Io est au courant, elle pourrait cent fois vous raconter comment tout a commencé, comment tout est arrivé, comment cette fatale nuit la pluie martelait les tôles de notre toit, comment une odeur de mangue m’a titillé le nez, comment la toux sèche de grand-père m’a réveillée sur le matin, cette toux qui annonçait le chant du coq, et il s’est levé grand-père comme tous les jours que Dieu bénit, et il a heurté la chaise où pendait son pantalon, et il a ouvert la porte pour aller pisser dans le jardin, et c’est là qu’il est tombé en jurant comme un beau diable,

le temps que grand-mère se lève, que je saute de ma paillasse, il ne bougeait plus grand-père,  rien que des yeux fixes et le corps plus mou qu’un paresseux, et grand-mère lui a crié : Ernest ! et elle l’a tiré à elle, l’a plaqué contre son cœur, j’étais là debout et j’ai vu qu’elle pleurait, que le bananier perlait de pluie, que Léon notre voisin tirait l’eau du puits, et c’est là que Maman d’Io m’est apparue dans sa robe colorée, avec son visage de Sainte Vierge, les mains blanches comme de la soie, là qu’elle s’est penchée sur moi et a pris mon bras très gentiment, là qu’elle m’a guidé de par les rues, qu’on a traversé Cayenne main dans la main, là qu’elle n’a cessé de répéter qu’il me fallait oublier grand-père, qu’elle seule m’aiderait à devenir plus forte que grand-mère,

et ce n’est qu’au soir que Léon m’a retrouvé aux Amandiers sur la place face à la mer où je répétais comme un mantra : Maman d’Io a dit, Maman d’Io a dit, Mais que fais-tu là, m’a dit grand-mère, où as-tu passé toute ta journée, j’étais folle à te chercher, Et en me disant tout ça elle m’a prise dans ses bras et m’a cajolé, et j’ai arrêté de ressasser parce que Maman d’Io avait foutu le camp, disparu comme elle était venue et si elle était partie, c’est qu’elle détestait grand-mère, mais ce soir où elle m’a retrouvé elle m’a câliné grand-mère, m’a tiré jusqu’à chez nous et m’a dit que l’âme de grand-père était au Ciel, moi, je voulais voir grand-père, voir s’il jouait toujours au paresseux, mais grand-père n’était plus là, ni dans le jardin, ni dans son hamac, ni dans son fauteuil, ni chez le Chinois, il était nulle part grand-père, Où il est passé, grand-père, où il est passé, Au Ciel, je te dis, a dit grand-mère, et la pluie n’a pas cessé de toute la nuit, cognant sur les tôles du toit, et moi j’entendais grand-père me raconter sa chienne de vie de nègre, comment il avait trimé sur cette terre, comment il avait dû dire amen à tout et comment les Blancs l’avait traité,

Au matin grand-mère a dû s’absenter pour s’occuper du corps, et de toute la journée l’âme de grand-père était assise sous le bananier, oui, grand-père était bien là, allongé dans le hamac du jardin, et tout en hochant la tête il m’a raconté pour la énième fois l’histoire de Cayenne, sa famille de négrillons, le quartier où il avait grandi, que ce qu’il affectionnait par-dessus tout les jours de marché c’était, Attends donc, petite, laisse-moi te raconter, j’ai dit stop, arrête, je connais par cœur toute ton histoire, il m’a regardé, a chiqué une dernière fois et j’ai su que Maman d’Io avait jeté un sort puisque le hamac du jardin était tout vide, Maman d’Io m’a dit alors : Tu sais, ton grand-père ne reviendra jamais, et moi j’ai pensé aux goyaves et aux melons les jours de marché, à ces brins de fille dont grand-père parlait souvent et à ces soiffards buvant coup sec dans les cabarets de l’En bas Crique, et j’ai su qu’il s’était fait la malle pour vivre avec eux toute une éternité, qu’il était peut-être au bras d’un brin de fille à boire son tafia et à rire avec les autres, Tu te trompes, petite, tu sais bien qu’il est parti au Ciel, a dit Maman d’Io, Non, j’ai répliqué, grand-père est parti au Ciel avec son tafia, en chantant avec un brin de fille, Tu rigoles, je pense, Non je ne rigole pas, grand-père était un sacré lascar qui se foutait bien des convenances, On ne dit pas ça de son grand-père, Si, on dit tout ce qu’on veut sur les morts qu’on a connus, Maman d’Io était furieuse, j’ai bien vu qu’elle était prête à vomir tous ses crapauds, c’est pour ça que j’ai remis une couche, un sacré luron grand-père que j’ai répété, même que ses amis étaient des voyageurs, venus de la Dominique, et que son copain Auguste était un coupeur de balata, du coup Maman d’Io s’est mise en rogne, et elle m’a crié dessus,

et grand-père est apparu, nu dans le jardin comme dans sa tenue de mort et il s’est couché dans le hamac en marmonnant, j’ai dit : Ah, grand-père, je croyais que t’étais mort de chez les morts, et il a tourné ses yeux tout blancs vers moi, Oui, petite, je suis bien mort, mille fois mort, bien plus mort que tu ne croies, pour autant vois-tu ça ne m’empêche pas de te parler, c’est d’ailleurs pour ça qu’on meurt, pour mieux se parler, c’est pourquoi je te répète, n’écoute pas cette Maman d’Io, elle raconte que des rengaines, c’est une sale femme qui ne mange que des crapauds, et j’ai entendu grand-mère qui m’appelait, grand-père a fait chut tout en clignant de l’œil, et grand-mère a dû pousser la porte du jardin en criant mon nom, Ernestine, Ernestine, Tu pourrais au moins répondre quand on t’appelle, viens, il faut faire toilette, J’ai dit non, mamie, pas ce soir, mais grand-père m’a fait un signe, Va, écoute ta grand-mère, me disait son signe de la main,

J’ai alors suivi grand-mère dans le beau foutoir de sa cuisine et elle a versé de l’eau dans une bassine et m’a dit d’ôter ma robe, ma culotte et mes sandales, j’ai fait une ni deux, robe, culotte par-dessus bord, et j’étais dans la bassine jusqu’au nombril, l’eau m’a chatouillé la pointe du nombril, et grand-mère m’a dit : Arrête donc de faire le ver, et elle m’a frotté le dos avec un gant et du savon, cou, aisselles et entre cuisses, la frimousse aussi, tout y est passé, moi j’aurais voulu que cela dure, mais grand-mère avait que faire de mon plaisir, elle ce qu’elle voulait, c’est que je soie plus une souillon, que personne rue Catayé me regarde comme une pauvresse, non ce qu’elle voulait grand-mère c’est que soie propre comme un sou neuf tous les jours que Dieu faisait, puis elle m’a tendu une serviette, Sèches-toi, ne traîne pas, qu’elle m’a houspillée tout en claquant mes fesses, et moi j’ai frotté mon ventre, mon cul, ma frimousse et  j’ai retrouvé ma robe et ma culotte, et pieds nus je suis restée,

Après, grand-mère a crié de sa cuisine Ernestine, tu viens, j’ai pas demandé mon reste, hop, j’étais assise à table, nous avons mangé notre manioc éclairées à la bougie, la pluie et le vent battaient, grand-mère a parlé d’une tempête, j’ai bien vu qu’elle était pas dans son assiette, Au lit, maintenant, a dit grand-mère en passant une main dans mes cheveux, Et couchée sur ma paillasse je l’ai entendu qui remuait toutes les casseroles de la terre, et je me disais qu’elle chercherait grand-père toute la nuit et qu’elle l’attendrait peut-être jusqu’au matin, moi je savais bien qu’il passerait la nuit à mon côté pour me raconter la vie d’avant, la vie qu’il avait vécu antan, toutes ses frasques et aventures, et toutes ses fredaines du passé, Maman d’Io n’aurait pas droit à la parole, ah, ça non, seule avec grand-père je veillerais, au creux de la nuit, j’entendrais la pluie gifler notre cahute, et le souffle de grand-père, aussi court que quand il se servait de son coupe-coupe dans le jardin, et il me dirait tranquillement, Non, petite, tu n’es pas folle, n’écoute pas ce que raconte ta grand-mère, approche Ernestine, ouvre tes oreilles, dis-toi que tu es d’une lignée de négrillons et que tes aïeux étaient des fiers, viens, approche, écoute la chanson de ta famille, elle est longue et elle est triste et elle coule dans tes veines, surtout envoie paître Maman d’Io, elle ne cherche que ton malheur,

C’est ainsi que tout a commencé peu avant sa mort, quand grand-père me racontait toutes ses histoires les jours de marché ou peut-être après, quand grand-mère n’était pas là et quand ses histoires me faisaient rire, et c’est justement un jour qu’en riant dans le jardin Maman d’Io s’est mise à me parler, qu’elle m’a dit que ces histoires n’étaient pas pour une fille de mon âge, que je devais boucher mes oreilles quand grand-père se racontait, que jamais je ne pourrais grandir s’il continuait à jacasser, j’ai dit quoi, eh, qui donc me parle, et grand-père parlait toujours, Tu devrais être à l’école, pas ici à écouter toutes ces fadaises, a dit Maman d’Io, Ah oui, à qui ai-je l’honneur, ai-je demandé, Mais à Maman d’Io, petite, Oh, je vois, la maman des Eaux, C’est ça, sans chair et sans os, et grand-père a dû suspendre son récit, Mais à qui parles-tu donc, petite, il a demandé, A personne, papi, Ah bon, tu es sûre, Sûre, papi, Bien, si tu le dis, Et il a repris le cours de son histoire, c’est là que j’ai vu la branche du papayer plier sous le poids d’un corps, là que grand-père intrigué, ouvrant grand ses yeux rougis, a parlé du colibri qui venait souvent dans le jardin pour se balancer de branche en branche, là qu’il a parlé d’une colombe qu’il avait connue quand il était gamin et qui picorait des graines dans sa main, Tu parles, je me suis pensé, ni colombe, ni colibri, c’était Maman d’Io plutôt qui avait pris son envol vers Cépérou, mais grand-père s’en foutait bien, il avait oublié sa colombe, même son colibri, il brassait ses souvenirs, la nuit est tombée sur le jardin et elle a ouvert ses ailes de chauve-souris, je ne voyais plus que l’ombre de grand-père, n’entendais plus que sa voix,

c’est peut-être ce soir-là que ma tête a commencé à se brouiller, ou peut-être bien plus tard, bien avant que mon papi penche sa tête de paresseux, bien avant qu’on me raconte qu’il était au Ciel, c’est depuis que ma mémoire bafouille, que je ne sais plus combien coûte un cornet d’acras, ni même si je saurais encore aller seule à la messe à Saint Sauveur, ni si je suis folle, ni si Maman d’Io est une sorcière, ni si mon grand-père est bien vivant, ni s’il m’a jamais parlé.

1 Génies

carchon yves auteur

Une microfiction signée Yves Carchon, écrivain, auteur de "Riquet m'a tuer", de "Vieux démonset de « Le Dali noir »

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jazzy57 11/08/2019 14:50

Merci pour cette superbe fiction qui me fait découvrir un imaginaire passionnant

Bernie 12/08/2019 18:54

Tout le plaisir est pour moi de la publier.

Kévin 09/08/2019 07:51

Bonjour Bernie
J'aime bien ces mini fictions.
@mitié

Bernie 12/08/2019 19:00

merci pour Yves

Elena800 09/08/2019 06:32

C'est un auteur que j'aime bien lire, je le lis à chaque fois que tu nous le mets. bonne fin de semaine !

Bernie 12/08/2019 19:00

Merci pour lui