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Mort d’un conducteur de Ricshaw

Mort d’un conducteur de Ricshaw

Il avait plu durant la nuit. De la terrasse encore mouillée, on voyait les palmiers tout dégouttant de pluie ; troncs trempés aux poils noirs, s’effilochant comme des crinières dans le matin poisseux. Par-delà le fatras des toits, des terrasses branlantes, des rambardes croulantes, des enseignes rongées par la rouille, c'étaient les jardins verts et luxuriants du quartier mi anglais aux larges avenues vastes et fleuries. En bas, les rickshaws colorés jouaient de leurs klaxons. Une guimbarde passa, tirée par un cheval empanaché. Un nuage de poussière tomba sur les échoppes qui bordaient l'avenue.

Debout sur la terrasse, Eileen scrutait les toits de Peshawar tout en chassant les mouches d'une main lasse. La rue et ses klaxons tourmentaient ses oreilles. Le personnel de l'hôtel l'exaspérait déjà. Et les visages collés contre les vitres, dans la maison d'en face, mettaient ses nerfs à vif. Toujours à nous mater, bougonna-t-elle. Elle boutonna impatientée son peignoir mal fermé.

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Eileen, qui descendait au Green Hôtel depuis dix ans, était arrivée d'Amritsar deux jours plus tôt. Une folie, ce voyage, avait-elle maugréé le jour de l’arrivée en contemplant avec souffrance ses ongles mal soignés. Mais cette folie réitérée la ravissait. Chaque année, Peshawar l'attendait comme, pensait-elle rêveusement, un écrin de poussière attend une chevelure d’ange. Elle atteignait la quarantaine qu'elle portait belle et sans apprêts. Une moue aristocrate barrait ses lèvres avec constance comme une coquetterie de vieille fille. Elle qui passait pourtant sa vie à voyager traînait son temps comme on tire un boulet. Blasée de tout, insatisfaite, elle cultivait une sorte de mal-être existentiel. Deux jours à Peshawar, c'était déjà de trop ! Ces cornes de rickshaw, la poussière qui couvrait la ville, la crasse des maisons, le grouillement humain et loqueteux, la chaleur qui gonflait sa peau l’écartelaient !

Le thé qu'elle avait commandé finit par arriver. Le garçon d'étage posa négligemment le plateau sur la table. Un thé fumant et seulement deux toasts au lieu de quatre. Une mouche noyée sur le rebord de la soucoupe ; un vague morceau de fromage blanc ; le sourire désarmant du garçon dont elle se demanda s'il n'était pas narquois. Eileen préféra ne rien voir et détourna la tête.

Le garçon resta un instant sur la terrasse à traînasser sans but dans son pantalon blanc trop lâche puis il tourna le dos et disparut dans 1'escalier.

— C’est un supplice de les voir vivre, se dit-elle à mi-voix. On les croirait frappés d’inanition !

Elle but son thé et regarda Michel qui sortait de la chambre.

— Hello, dit-elle en s’épongeant le front.

Michel avait vingt ans, le cheveu long et l'air cynique. Il s'en revenait d'Inde après avoir passé six mois sur les plages de Goa. Très maigre et sans argent, il n'aspirait qu'à regagner 1'Europe. Eileen l'avait croisé dans Bengali Market. Il avait pris une douche dans sa chambre d'hôtel. Depuis, ils ne se quittaient plus d'un pas.

Il s'approcha nonchalamment de la rambarde. La rue en bas, le trafic implacable des rickshaws, des boutiques qui s'ouvrent, des trottoirs encombrés, la vie pakistanaise dans sa plus grande confusion.

— Veux-tu du thé ? demanda-t-elle avec une pointe d’impatience.

Le garçon d'étage était remonté sur la terrasse. Eileen lui fit signe en montrant la théière. Il l'en débarrassa et emporta sa tasse.

— L'imbécile, gémit-elle.

La chaleur, c'était bien ce qui l'hébétait le plus. De voir aussi Michel se prélasser à son côté l'agaçait grandement. Et ce garçon d'étage qui ne cessait de la persécuter ! Un gringalet noiraud, aux dents trop blanches et au sourire si déférent. Que faire avec ces gens et surtout que leur dire ?

Michel bâilla et s'affala dans une chaise en rotin encore mouillée de pluie. « Belle journée ! » dit-il, sur un ton goguenard.

— Je me demande ce que nous fichons là, dit-elle en détournant les yeux.

Les toits, les toits, les toits. Elle ne voyait plus qu'eux. Les jardins bien trop verts ne la rassuraient plus. C'était tout ce désordre de terrasses qui retenait son attention. Elle eût voulu s'en détacher, regarder Peshawar comme un triste et navrant ramassis de bicoques. Mais non ! Chaque année elle voulait revoir Peshawar. Elle n'y restait que quelques jours pour en repartir écœurée. L’année suivante elle revenait pour s’enfuir aussitôt.

— Si nous partions, dit Michel sans y croire.

— Par cette chaleur ? Tu n’y penses pas !

Dans la rue, en bas, un klaxon plus sinistre s’emballa soudainement. Bruit de tôles, cris, boutique emboutie. Les gens couraient en tous sens, d'autres s’étaient massés au milieu de la rue, parlant et gesticulant dans la poussière.

— Que se passe-t-il encore, gémit Eileen.

— Un accident probablement, lui répondit Michel.

Penchés sur la rambarde de la terrasse, ils regardaient l'étrange spectacle de deux rickshaws couchés sur le côté. Des hommes tiraient un corps tout pantelant de l'amas de ferraille qui rutilait encore dans la lumière.

— Quand je pense qu’ils vont comme des fous, dit Eileen en soupirant.

— On dirait qu’il est mort, dit Michel.

En bas, Eileen vit le garçon d'étage sortir en trombe de 1'hôtel, courir jusqu'à l'attroupement en poussant de grands cris. Il sanglotait et secouait le corps inerte gisant dans la poussière.

— C’est le garçon d’étage, dit Michel.

— Tu n’es pas prêt d’avoir ton thé, bougonna-t-elle.

— Probablement un frère ou un cousin à lui, reprit Michel.

— Probablement, dit-elle en caressant sa nuque.

Mollement, elle sentit son désir pour Michel l’envahir. Elle se colla à lui.

— Viens, souffla-t-elle.

— Attends, dit-il.

— Non, viens !

Il se laissa tirer jusqu’à la chambre.

Une heure plus tard, Eileen eut la confirmation que le conducteur de rickshaw était mort et que cet homme était celui qui chaque année la conduisait au Green Hôtel. Ce fut pour elle un choc et comme un signe du destin. Elle prépara son sac de voyage, paya l’hôtel, demanda un rickshaw pour joindre la gare routière. De son côté, Michel bourrait son sac à dos.

— Tu viens ? demanda-t-elle.

— J’arrive, lui cria-t-il.

Elle sut qu’elle ne reviendrait plus à Peshawar.

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Une nouvelle signée Yves Carchon, écrivain, auteur de "Riquet m'a tuer", de "Vieux démonset de « Le Dali noir »

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Commenter cet article

jazzy57 23/06/2019 18:46

Vraiment blasée Eileen , seul la mort de cet homme la tire de son hébétude .

Bernie 23/06/2019 18:51

oui...

trublion 21/06/2019 08:37

ce genre de femmes existe bel et bien, qui ne savent comment tuer le temps

Bernie 21/06/2019 17:28

alors...