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Combien Macha avait-elle bu de verres avec des inconnus ?

Macha avait ri. Combien avait-elle bu de verres avec des inconnus ? Elle ne les comptait plus. Au début elle s’amusait à dresser la liste des bons verres. Tous alors ou à peu près étaient savoureux… Rondeur du monde, une nouvelle poétique signée Yves Carchon.

amour pont des arts paris

 

RONDEUR DU MONDE

 

- As-tu joui ? demanda Fabien.

- Non, répondit Macha.

- As-tu mal ?

Macha ne dit mot. La petite chambre lui parut soudain morne. A la fenêtre, on avait baissé le store juste avant leur venue. Il faisait étouffant. Macha avait mal à tout son être. C’était une douleur aiguë qui lui labourait le ventre. Elle pensa à l’homme croisé au hasard d’une correspondance entre deux trains. Grande et forte brute, mais qui l’avait prise. Elle avait gardé de lui un souvenir vif. A chaque fois, quand elle ne trouvait pas son compte dans l’amour, elle pensait à lui.

Elle n’avait pourtant rien su de lui : son nom, son prénom, son visage même lui avaient à tout jamais échappée. Tout s’était fait vite entre eux, oui si vite : un regard, un sourire, sa main sur son bras. Et cette veste ridicule qu’il portait !

- Vous allez à Paris ? 

- Non, Dijon. 

- Moi aussi, avait dit l’homme.

Macha avait su d’emblée qu’il mentait.

Mais peu importait : il voulait oui la connaître. Tout est bon quand on désire connaître, s’était dit Macha.

- As-tu soif ? demanda Fabien.

Soif ? Non, elle n’avait pas soif. Ou plutôt si : soif d’amour.

Elle revit l’inconnu portant sa valise et marchant d’un pas mal assuré. Il n’était plus très jeune : quarante, cinquante ans peut-être.

- Nous pourrions boire un verre, avait-il proposé.

Macha avait ri. Combien avait-elle bu de verres avec des inconnus ? Elle ne les comptait plus. Au début elle s’amusait à dresser la liste des bons verres. Tous alors ou à peu près étaient savoureux. Pourquoi aujourd’hui aucun n’avait plus la même saveur ?

- Nous pourrions dormir ensemble ?

- Oui. Peut-être.

Elle se souvenait du rire gêné de l’homme et de son empressement à lui être agréable. Malgré sa carrure il semblait si doux, si humain. « Fragile, voilà, » s’était dit Macha.

- Ne m’en veuillez pas. Je suis si timide !

- Nous le sommes tous, avait dit Macha.

Ils étaient montés jusqu’à la chambre sans oser se regarder.

Dans la chambre tous deux s’étaient dévêtus de leur côté. Macha se sentait perdue. Elle aurait voulu se rhabiller, s’esquiver, ne l’avoir jamais rencontré. Elle avait failli donner tout son argent pour partir en le dédommageant. Mais ils étaient nus.

- Soyez doux, j’ai si peur, avait-elle émis.

Il la regardait, il la regardait.

- Soyez doux ! Aimez-moi !

Oh, il l’avait bien aimée ! Avec tout sa force, tout son désespoir, tous ses cris, ses pleurs. Avec l’infini respect qu’on doit à l’espèce humaine. C’était bien la première fois qu’on aimait Macha ainsi.

Macha l’avait su : grâce à lui, elle faisait partie des hommes, du monde et du ciel. Elle en était fière, presque idiotement. La rondeur du monde pénétrait en elle. Elle aimait enfin de tous ses pores et de tout son cœur. A jamais. Son corps palpitait, cambré vers le plaisir.

- Tu ne m’aimes pas, lui dit Fabien.

Macha soupira, épongea à l’aide du drap son front trempé de sueur. Elle sauta du lit, s’habilla, sortit de la chambre.

Les couloirs de l’hôtel étaient encombrés de valises et de sacs de voyage.

Des hommes, des hommes, des hommes.

La saison battait son plein. Un car de touristes venait d’arriver. Macha étouffait, avait besoin d’air. Elle sortit au grand soleil.

Sur le port des touristes badaient, vaguement hébétés. Ils avaient cette lourdeur qu’ont les gens inoccupés. Macha leur jeta un regard peu aimable.

Au matin, elle s’en souvenait, l’inconnu s’était montré très doux. Il s’était rasé, habillé.

- Je vous dois beaucoup, avait-il dit.

Macha n’avait su lui dire ce qu’elle ressentait. C’était comme une délivrance de le voir partir. Elle avait un tel besoin de se retrouver. Seule, oui seule.

- Vous devez partir ?

- Oui. Partir. 

- Nous nous reverrons ? 

- Non. Hélas. 

A vingt ans, Macha croyait en la vie. Elle pensait naïvement que tout était simple, qu’il lui suffisait d’aimer pour pouvoir aimer. Mais rien n’était simple. Ainsi, qui était cet homme qui l’avait aimée ? Et où allait-il ? Elle ne savait rien encore.

Après son départ, elle s’était lovée pleine encore de son plaisir nocturne. Elle avait gardé longtemps ses mains sur son ventre. Pour lui dire. De ne pas craindre la vie.

Elle se décida soudain à regagner Paris.

Fabien n’était rien pour elle. Pas même une passade : une tocade, un brusque engouement qui lui donnait l’apparence d’exister. Macha était lasse de la vie oisive qu’elle menait à son côté. Elle ne rencontrait que des gens morts : parasites ou gigolos, la lie de la terre pour elle. Elle voulait s’enfuir de ce monde mort, retrouver peut-être le soleil de ses vingt ans.

- Où vas-tu, lui demanda Fabien qui l’avait rejointe.

- Je rentre à Paris.

- Tu es folle, dit Fabien. Et la location de la villa ?

- Tiens, lui dit Macha en ouvrant son sac. Va-t’en maintenant !

- Tu es folle, répéta Fabien empochant la liasse de billets.

- Mon pauvre Fabien !

- Ne pars pas ! Ne me laisse pas !

- Pauvre type, cracha Macha.

Une heure plus tard, elle était dans le train de Paris.

Elle pensa à Cassis qu’elle quittait sans regrets, aux vacances, à Fabien et à l’inconnu qu’elle avait rencontré vingt ans plus tôt dans un même train que celui qui l’emportait. Dans sa mémoire il lui faisait signe, une valise à la main. C’était la dernière image qu’elle avait gardée de lui. Qui sait, je le reverrais peut-être un jour, se dit-elle en souriant.

yves carchon auteur polar

Une nouvelle signée Yves Carchon, écrivain, auteur de "Riquet m'a tuer", de "Vieux démons" et de « Le Dali noir »

 

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jazzy57 12/05/2019 17:56

Nostalgie de cette rencontre de ses vingt ans , Macha ne laisse pas insensible .

Bernie 12/05/2019 18:00

ah la nostalgie...

London Caller 10/05/2019 21:18

They removed the padlocks from that famous Paris bridge a long time ago, right?
Last year, when I was there it was replaced by plastic panels.

Bernie 12/05/2019 18:26

Unfortunately, that's true !

trublion 10/05/2019 09:32

on a raison de dire qu' en ce qui concerne l' amour , c' est surtout dans la tête que ça se passe !
Bonne journée Bernie

Bernie 10/05/2019 18:03

L'imagination peut être débordante !

françoise 10/05/2019 08:25

" la rondeur du monde pénétrait en elle ".. c'est frisson… j'aime

Qui sait ...

Bernie 10/05/2019 18:04

Yves sait choisir les mots qui font frissonner...

Elena800 10/05/2019 06:17

Pas drôle la vie de Macha du moins elle ne me plait pas ! Bonne fin de semaine

Bernie 10/05/2019 18:06

Ah Macha, elle ne laisse pas indifférente...