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La Langue, l'Espèce et l'Instinct, le labyrinthe des Montaiguli, Gripari et Fantoni

 

Un fil d'Ariane s’était tissé entre ces trois ménages. Mieux même : un labyrinthe de sentiments curieux, inextricables où les contraires se rencontraient et se donnaient la main. Migrations une nouvelle poétique signée Yves Carchon

 

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Migrations

A Florence, non loin de Sainte Marie de la Fleur et à deux pas de chez les Fantoni, subsistait un hôtel minuscule où descendaient chaque printemps les Gripari. Cet hôtel, cerné par un massif de lauriers roses, ne payait pas de mine. Il datait du siècle dernier et il était tenu par un couple charmant, natif de Vérone, les Montaiguli, dont le nom avait évidemment ravi le spécialiste de Shakespeare qu'était le professeur Rinaldo Gripari.

Ce nom qui rappelait celui des Montaigu n'eût pourtant pas suffi à attirer le Professeur dans cet hôtel. Sans la maison aux tons pimpants des Fantoni, qui se trouvait à quelques rues de cet hôtel, les Gripari n'auraient jamais revu le couple Montaiguli. Mais ainsi vont les choses : on revient souvent dans un lieu non pas pour le lieu même, mais pour ce qu'il évoque ou dans l'espoir d'y retrouver quelques amis. Tel était bien le cas des Gripari.

Sous d'autres conjonctures, le Professeur n’aurait sans doute jamais parlé au Florentin qu'était Montaiguli. A peine comprenait--il un traître mot de son patois natal ! De même que les oiseaux n'avaient jamais intéressé le Professeur ; or Mr Fantoni était ornithologue. Rinaldo Gripari aimait en outre les femmes fortes et ne supportait pas les femmes maigres.

Etique était l'épouse de Fantoni et sèche celle de Montaiguli. Ils les aimaient pourtant toutes deux infiniment. De son côté, Ernesto Fantoni détestait les poseurs et les femmes qui roucoulent. Le Professeur était un beau parleur et sa femme une snob. Quant aux Montaiguli, bien que voisins des Fantoni, ils n'eussent jamais parlé oiseaux avec l'ornithologue ni même songé à inviter sa femme sans le ménage Gripari. Un fil d'Ariane s’était tissé entre ces trois ménages. Mieux même : un labyrinthe de sentiments curieux, inextricables où les contraires se rencontraient et se donnaient la main.

 

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Cher Mr Fantoni !

Les oiseaux, sa vie durant, avaient requis son attention et de les étudier l'avait aidé à mieux comprendre les humains. Il n'avait rien du savant sûr de lui. Timide, très empressé auprès de son épouse (dont la maigreur l'attendrissait), il ne livrait le fruit de ses observations qu'à des cahiers qu'il annotait sans cesse. Sur sa terrasse qui surplombait Florence, il avait installé un télescope géant grâce auquel il suivait les migrations d'oiseaux.

Quand l'hiver arrivait, Mr Montaiguli, dont la saison était finie, le rejoignait sur la terrasse. De leur côté, les deux épouses se retrouvaient et papotaient derrière une tasse de capuccino. Au printemps, c'était au tour du Professeur de le rejoindre sur la terrasse. Gripari, mystérieusement, cessait de parader pour ne plus qu'écouter Renato Fantoni lui conter savamment la mort prochaine d'une espèce. Montaiguli ne les voyait qu'au soir, affairé qu'il était à recevoir sa clientèle saisonnière. Le même jour, Mme Fantoni courait Florence en compagnie de Mme Gripari à la recherche d'une robe qu'elle montrerait au soir à 1'hôtelière. Ils boiraient tous du chianti, en haut sur la terrasse des Fantoni, sous le ciel clair et étoilé du printemps florentin.

A Florence, Rinaldo Gripari se sentait un autre homme. Bien qu'il ne comprît rien de ce que lui racontait Montaiguli, il n'en prenait aucun ombrage. Lui qui était pourtant féru de Belles Lettres trouvait comme un délassement à passer quelques jours auprès d'un homme qui déformait la langue comme personne. Parfois, en écoutant son hôte, il se disait que toute sa vie ne suffirait jamais à clarifier la Langue.

Non, il y aurait toujours des gens capables de mettre tout par terre !

Finie l'épure : la scorie comme règle, non plus comme exception ! Il se confiait souvent à Fantoni et lui parlait en termes vagues de ce qu'il appelait le désastre langagier. Fantoni comprenait à grand peine qu'il s'alarmât sur la mort d'une langue. La mort d'une espèce animale n'était-elle pas plus grave ?

— Crois-tu vraiment ? S’enflammait Gripari du haut de la terrasse, en songeant à des siècles et des siècles d'Histoire.

— Ce que je sais, c'est que nous serons morts sans rien connaître de l'Univers, murmurait tristement Fantoni.

Montait alors Montaiguli avec la vie en bandoulière, son franc parler et ses intonations grossières, ses rires qui emplissaient bientôt toute la terrasse. Il leur offrait une bière ou un whisky et leur narrait en rigolant une salace histoire. Gripari se rendait ; Fantoni souriait. La Langue, l'Espèce et l'Instinct salvateur trinquaient joyeusement comme de tous temps ils l'avaient fait.

Donc, ils étaient compères, heureux de se revoir chaque printemps et bien contents de pouvoir boire encore à la vie et aux femmes. Gripari et son étoffe de professeur, Fantoni et sa lunette borgne, Montaiguli et son nom shakespearien.

Par un jour de printemps, le couple Montaiguli reçut une longue lettre écrite dans une langue claire, noble et superbe et qui était signée Renata Gripari. Elle annonçait la mort du Professeur. Là-dessus, Montaiguli courut en avertir les Fantoni. En traversant la rue, une voiture le faucha Il ne survécut pas à l'accident. Ne resta qu'Ernesto Fantoni qui prit grand soin de se vêtir l'hiver venu quand, tassé comme un vieux derrière son télescope, il regardait et regardait les lentes migrations d'oiseaux.

 

1982

 

yves carchon auteur polar roman

 

 

Une nouvelle signée Yves Carchon, écrivain, auteur de "Riquet m'a tuer", de "Vieux démonset de « Le Dali noir »

 

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Commenter cet article

dom 19/04/2019 08:37

Un récit passionnant.
"" Bonne fin de semaine, que j'espère estivale.
Très chargée pour moi car nous allons avoir nos deux zamours, non pas pour fêter pâques (Pas notre truc) mais l'opportunité d'un long week-end.
Je ne vais donc passer que très rapidement (Si je passe ...) et, de toutes façons, ... à mardi !
Bonnes fêtes pascales, si tu les fêtes.
Gros bisoux ♥ ensoleillés ☼
Toujours en C/C avec mon smartphone ""

Bernie 19/04/2019 19:19

Merci pour Yves

moqueplet 19/04/2019 06:59

toujours très agréable de voir les oiseaux se balader de branches en branches, mais celui de ta première photo a remarquablement fière allure.....passe une bien douce journée avec ce beau temps annoncé

Bernie 19/04/2019 19:19

Et les mots d'Yves sont aussi une belle ballade

Elena800 19/04/2019 06:46

Une belle nouvelle qui nous apprend la tolérance malgré nos différences. Bien écrit et une bonne chute ! Bon Week-end pascal !

Bernie 19/04/2019 19:20

Merci !