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Alexis, un être social, foncièrement courtois

 

En tout cas, parce qu’il était plein de vie, il était prêt à coucher avec sa mère ! Sa mère l’en avait dissuadé, à tort selon AlexisCourtoisie une nouvelle drolatique, un peu existentielle, signée Yves Carchon.

 

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Courtoisie

En sortant du ventre de sa mère, Alexis avait eu l’étrange sentiment de se fourvoyer dans une impasse. A choisir, il eût préféré rester dans le Lieu douillet à l’abri des cris, des douleurs et larmes de ce monde. Il s’y trouvait bien et n’avait pas demandé à en être délogé.

Les neuf mois qu’il avait passés dans le Lieu obscur s’étaient écoulés dans l’oisiveté la plus totale. Pas une ride, pas un ondoiement dans ces eaux paisibles. Une manière de Paradis. Il lui arrivait parfois d’être transporté d’un lieu à un autre mais sans inquiétude pour lui. Le curieux Habitat qui était le sien, s’il était mouvant, était au moins sûr. Alexis le savait : il pouvait y vivre en paix sans qu’aucune présence ne vînt l’importuner.

La vérité néanmoins était autre. Alexis quelquefois était dérangé dans son sommeil par un instrument glacé qui s’insinuait malignement jusqu’à lui : une langue énorme et plate, pas plus grande qu’un doigt humain mais qui l’effrayait. Cette visite heureusement ne durait pas. D’autres fois, sans même prévenir, un curieux appendice rose faisait irruption dans son repaire.

Intrigué, Alexis ne bronchait pas : il observait sagement le manège de ce qui semblait être un indécis. L’appendice ne tardait pas à ressortir, entrer, ressortir, entrer de nouveau. Sa taille enflait démesurément et finissait par ébranler l’édifice entier qui l’abritait. Un jet redoutable venait brusquement emplir l’Habitat. Raz de marée, tempête : Alexis s’en ébrouait d’étonnement. Il se promettait de riposter à la prochaine alerte, sans avoir comment, tant tout lui semblait étrange et incongru.

Ces visites irrégulières étaient ressenties par lui comme des intrusions inopportunes venant bousculer ses habitudes. De dépit, il tambourinait avec ses pieds contre les parois de l’Habitat. Mais on se moquait de ses humeurs !

Qu’il marquât son désaccord ne changeait rien à l’Affaire. Alexis avait fini par tolérer ces visites intempestives : son séjour en ce Haut lieu était plus que convenable au fond. Il n’avait à se soucier de rien ; on veillait pour lui au boire, au manger. Il pouvait dormir à satiété ou imaginer le monde du dehors sans être empêché par rien. Il pouvait faire le poirier, pédaler de temps à autre, ronronner en se lovant. Il avait liberté grande… jusqu’au fameux jour où l’on décida peut-être qu’il avait assez rêvé !

Quand il repensait aux mains velues qui l’avaient tiré vers la Lumière, Alexis se reprochait de n’avoir pu les déchirer avec ses dents. De dents il n’en avait pas bien sûr, mais à l’aide de quenottes il se serait défendu !

C’était là une conviction tenace, ancrée dans son cœur, une manière d’hérédité, bien trop lourde à assumer. « De même, avait-il souvent pensé, la Nature m’aurait doté d’ongles effilés qu’ils m’auraient aidé à labourer ces mains qui avaient violé l’espace de mon terrier ». Mais il n’avait pas plus d’ongles que de dents !

De quoi trépigner, hurler devant l’injustice inqualifiable qui lui était faite !

Tout, ensuite, avait empiré pour lui.

Ses premiers balbutiements avaient soulevé autour de son berceau un concert joyeux et unanime de louanges. Alexis se souvenait de ses parents tout attendris lui faisant de petits signes, lui touchant le nez, les oreilles, saisissant ses doigts (sans ongles) ou grattant son ventre.

Il avait eu beau protester, capricer, marteler ses couches de ses petits poings : rien n’y avait fait. Ils étaient si maladroits, si comiques dans leur joie ! Comment même leur faire entendre son désarroi ? Ses cris étaient pris pour des chagrins ; ses larmes n’étaient que caprices. Tous lui demandaient une risette et lui quémandaient quelque câlin.

Plus tard, ses tout premiers mots avaient provoqué l’ébahissement général. Comme si parler fut un véritable tour de force, un instant de magie. Comme si parler fut dire !

Alexis parlait et avait sans doute toujours parlé. Il se souvenait de soliloques interminables dans le ventre maternel, d’histoires fabuleuses qu’il se racontait et qui avaient trait au monde du dehors. Il avait toujours parlé mais jamais encore communiquer.

Les mots qu’on s’évertuait à lui souffler lui semblaient grossiers, pauvres et incapables de traduire vraiment ce qu’il ressentait. Et pourtant il lui fallait les répéter s’il voulait apprendre à connaître les gens de son espèce ! Alexis les répétait mais comme à regret. Il sentait déjà combien répéter s’avérait inutile.

Le dialogue avec ses proches parut s’amorcer quand il eut ingurgité et digéré le vocabulaire de base humain. Désormais il pouvait dire clairement la faim qui lui rongeait le ventre ou le froid qui assiégeait ses os. Il pouvait même énoncer distinctement son empêchement à dire ce qu’il s’efforçait de dire !

Mais personne ne l’entendait. On pensait tout bonnement qu’il répondait aux questions qu’on lui posait. Personne, non personne ne s’occupait du mal-être qui le rongeait, comme personne ne s’informait sur sa santé mentale. On avait une fois pour toutes recensé les maladies dites infantiles ; on les connaissait, les soignait à titre préventif, donc on ne les craignait plus. Tout semblait au mieux dans le meilleur des mondes !

Les premiers pas qu’Alexis avait faits sur cette terre avaient été accueillis comme une sorte de miracle. Ses parents avaient cru peut-être avoir engendré un nouveau Messie. C’était à qui ouvrirait ses bras pour le recevoir !

Alexis devait courir droit devant lui en toute confiance sans la crainte de tomber, quitte à s’écraser le nez par terre !

Alexis devait répondre et sourire aimablement quand on l’appelait, même s’il était triste au fond de lui !

Alexis devait moucher son nez, pisser et chier dans son pot et non dans son lit, même s’il détestait marcher au pas !

Alexis devait tout faire comme ses ancêtres !

Pour finir, il avait appris à lire, à écrire, à compter, à savoir que sa mère était sa mère et qu’il ne pourrait jamais l’aimer. Il avait appris que son pater incarnait l’Autorité et qu’en aucun cas il devait la discuter. Alexis bien sûr n’aimait pas l’Autorité ; il était entré naturellement en conflit avec son père. Longue guerre. Il était bien décidé à lui faire les pires crasses. En tout cas, parce qu’il était plein de vie, il était prêt à coucher avec sa mère ! Sa mère l’en avait dissuadé, à tort selon Alexis.

- Mais tu aimeras tant d’autres femmes, avait affirmé sa mère.

Faute de mieux, Alexis avait dû se résigner à aimer tant d’autres femmes. Faute de mieux, il s’était résolu à vivre sa vie d’homme. Mais c’était par courtoisie, uniquement par courtoisie.

On avait fini par faire de lui un être social, foncièrement courtois, prêt à tout comprendre et à tout endurer.

Courtoisie ultime, s’il en fut.

 

yves carchon auteur romancier

Une nouvelle signée Yves Carchon, écrivain, auteur de "Riquet m'a tuer", de "Vieux démons" et de « Le Dali noir »

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jazzy57 31/03/2019 14:42

Excellent , j'aime beaucoup .

Bernie 01/04/2019 17:14

merci

London Caller 29/03/2019 12:54

Love is in the air.

Bernie 29/03/2019 18:52

may be !

trublion 29/03/2019 08:15

va savoir ce que pense un foetus, mais son sort n' est pas si mauvais quand on pense aux IVG !
Bonne journée Bernie

Bernie 29/03/2019 18:52

la question est posée