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Oui, se disait Macha, un jour elle s’en ira

…avec des airs de Sainte Nitouche légèrement compassée. La main ouverte sur le drap, et ce nombril, ces jeunes seins, ces épaules alanguies… Oui, se disait Macha, un jour elle s’en ira une micro-fiction signée Yves Carchon. Un discret hommage à Anna Marinova ...

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©Anna Marinova

Oui, se disait Macha, un jour elle s’en ira

Existait-elle sous son pinceau ?

Palpitait-elle d’une vie secrète ?

On aurait pu le croire. La lumière de sa peau, sans cesse retravaillée, la faisait exister chaque jour. Elle y mettait du soin, Macha, et beaucoup de tendresse, pour insuffler la vie à cette jeune fille, sortie de sa palette.

Une jeune fille lascive, reposant simplement, au seuil du sommeil ou de la rêverie. Macha avait gardé le souvenir d’une empathie avec le jeune modèle qui lui avait permis de réaliser ce tableau, un vague, très vague souvenir, le tableau peu à peu s’étant éloigné du modèle.

Chaque matin, entrant dans l’atelier, Macha retrouvait l’abandon sur le drap de ce qui peu à peu devenait une personne et qu’elle peignait depuis un mois.

Un jour, elle le savait, la jeune femme sortirait de la toile. Pour l’heure, grâce à des touches discrètes de couleur, elle s’en tenait à irriguer de vie cette douce créature, dont la langueur éveillait chez Macha de petits séismes intérieurs…

L’œil surtout qui, quoique abandonné, ne semblait ne rien perdre du manège de Macha et qui la surveillait, mine de rien, avec des airs de Sainte Nitouche légèrement compassée.

La main ouverte sur le drap, et ce nombril, ces jeunes seins, ces épaules alanguies…

Oui, se disait Macha, un jour elle s’en ira. Un acheteur, dans une expo, l’enlèvera. Elle ira faire sa vie ailleurs, sur d’autres rives ou d’autres continents… Mais pensait-elle, tant qu’elle la garderait captive dans son atelier, elle serait sienne.

Enfin, tant qu’elle se prêterait à son étrange cérémonie, Macha aurait tout le loisir de l’admirer, de retoucher encore, encore et mille fois encore son indéniable beauté. Le soir, elle croyait bon fermer à double tour son atelier.

Qui sait, pensait Macha, elle pourrait se sauver !

Une nuit, elle descendit à l’atelier, ouvrit sans bruit la porte qui grinça.

Dans l’atelier, un pâle rayon de lune inondait le tableau. Un tableau vide et nu. Macha chercha des yeux sa créature.

Plus loin sur un petit divan, elle reposait, l’œil grand ouvert, rêveur, la main toujours ouverte.

Même pas troublée par la présence de Macha, elle attendait que l’aube vînt pour réintégrer son tableau.

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Yves Carchon © Djebel Gilbert Nogues

Une micro-fiction signée Yves Carchon, écrivain, auteur de "Riquet m'a tuer" et de "Vieux démons"

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monica-breiz 16/12/2018 18:36

magnifique et le texte et le tableau
bel hommage

Mimi 15/12/2018 09:53

Quel texte magnifique et un tableau si vivant ! Refermons doucement la porte, rien ne doit changer, le temps s’est arrêté...

Bernie 15/12/2018 18:16

sortons sur la pointe des pieds...

dom 14/12/2018 08:52

Superbe digression sur ce tableau avec une pointe (bien marquée) d'érotisme ...
Bonne fin de semaine glaciale !

Bernie 14/12/2018 18:32

et un très bel hommage

trublion 14/12/2018 08:13

oups, c' est de la réincarnation !
Bonne journée Bernie

Bernie 14/12/2018 18:32

peut-être...