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Et ma mémoire s’était comme ensablée…

Blotti dans ma cahute, je percevais les hurlements du vent. Le vent, sans cesse recommencé, à devenir maboul, Frontière une micro-fiction signée Yves Carchon, écrivain, auteur de "Riquet m'a tuer" et de "Vieux démons".

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Courtesy © Bernieshoot

Frontière

J’en avais marre de chasser le métèque, les déviants, les voyous et tous ces émigrés venus d’on ne sait où.

J’avais longtemps pensé qu’ils étaient tous des parasites, puis peu à peu j’ai été rongé par un vers, le ténia que c’était, et tout s’est effrité en moi.

Une fois remis sur pied, j’ai eu la conviction que j’étais carrément à côté de mes pompes.

J’ai demandé une mutation aux confins du pays.

« Accepté, m’a-t-on dit. Tu n’es plus opérant, tu t’interroges trop ! Mieux vaut partir ! » J’ai vite compris qu’on m’avait relégué dans le plus sale poste du pays.

Une bourgade engloutie sous les sables, en plein désert, le long d’une frontière très incertaine où paraît-il vivaient hyènes et chacals.

La nuit, j’entendais de mon poste de garde des cris de bêtes féroces.

Blotti dans ma cahute, je percevais les hurlements du vent. Le vent, sans cesse recommencé, à devenir maboul.

Et du sable partout : dans ma paillasse, dans ce que je buvais, dans mes plis d’uniforme, dans mes chaussures bien sûr. Même en mangeant mes dents crissaient. Je crois qu’il s’était infiltré dans le tamis de mes pensées.

Les jours, les mois et les années avaient passé. Je m’étais statufié.

Et ma mémoire s’était comme ensablée. La garnison ne comptait plus qu’un homme : moi.

Tous étaient morts frappés par le scorbut, la fièvre du désert ou la condamnation des Elfes des frontières.

Je m’apprêtais à rendre l’âme quand un courrier me rappela que ma relégation venait de prendre fin et qu’on n’attendait plus que moi dans les salons du Haut Commandement.

J’hésitais à répondre et donc à obéir.

En bon soldat, je pris pourtant la route, juché sur mon cheval, époussetant mes manches d’uniforme que malmenait le vent des dunes.

La lune me surprit une nuit, le corps blotti près d’un feu de branchages.

Elle m’emporta très loin de la frontière que j’avais défendue en vain.

yves carchon romancier auteur

Frontière, une micro-fiction signée Yves Carchon, écrivain, auteur de "Riquet m'a tuer" et de "Vieux démons".

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trublion 07/09/2018 07:44

une sorte d' introspection et de séminaire !
Bonne journée Bernie

Bernie 09/09/2018 17:40

c'est un peu ça...