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Exposition Charles Fréger au Centre d'Art Contemporain de la Matmut à Saint-Pierre-de-Varengeville (76)

Le Centre d’Art Contemporain de la Matmut à Saint-Pierre-de-Varengeville (Seine-Maritime) accueillera du 6 octobre 2017 au 7 janvier 2018 l’exposition FABULA du photographe Charles Fréger.

Painted elephant, 2013  ©C.Fréger
Painted elephant, 2013 ©C.Fréger

Fabula

Apparemment,

Tu ne fais pas de gestes.

Tu es assis là sans bouger,

Tu regardes n’importe quoi,

Mais en toi

Il y a des mouvements qui tendent

Dans une espèce de sphère

À saisir, à pénétrer,

À donner corps

À je ne sais quels flottements

Qui peu à peu deviennent des mots,

Des bouts de phrase,

Un rythme s’y met

Et tu acquiers un bien.

Poème d’Eugène Guillevic, « Le Sorti des mots », in Art poétique, Editions Gallimard, NRF.

« Corps » photographiés par Charles Fréger

La liste est longue des « corps » photographiés par Charles Fréger. Les marins seront les premiers, suivront les majorettes, les nageurs de water-polo, les légionnaires et encore les apprentis, bouchers, menuisiers ou maçons.

Corps d’armée, corps de métier, et en leur sein, toujours, des corps en uniformes, des individus vêtus de leur seconde peau, se tiennent devant l’objectif. Toujours debout, bien droits, face caméra, ils n’esquissent que peu de mouvements. Aucun salut, aucune acrobatie, aucune figure, nul geste pour les caractériser : seul pour les distinguer se trouve le vêtement, et pour les définir, la façon de l’habiter.

Si la manière du photographe à ses débuts est elle-même peu bavarde, engagée dans un protocole de prises de vues strict, elle enjoint déjà son sujet - souvent adolescent ou jeune adulte - à embrasser le langage du corps. Le regard est dirigé vers l’expression de ces « mouvements qui tendent » évoqués par le poète Guillevic.

C’est ici dans l’attitude, le positionnement du corps au sein du périmètre délimité par le photographe, et au sein de cet autre cadre circonscrit par l’uniforme, que le sujet articule son individualité. Portraits photographiques et uniformes c’est sous ce titre explicite que Charles Fréger abrite ces quelques cinquante séries réalisées depuis 1999.

Le vêtement est seconde peau, « peau » parce que l’individu le fait sien, « seconde » parce qu’il revêt avec lui un autre soi ; le vêtement donc comme un espace de projection dans un ailleurs, historique, géographique ou culturel. Militaire ou majorette, l’uniforme implique une tenue corporelle spécifique, un protocole avec lequel jouer, des règles à appliquer, pour parfois, d’un simple pas de côté, les déjouer. On entretient le port altier, la tête fière, le sequin miroitant et la chaussure bien cirée.

Le sujet est placé dans son environnement, soit-il vestiaire, réfectoire, salles des fêtes. Carrelage, crépi, lambris forment fond pour l’image, déclinant leurs couleurs en aplats. Encadré par les flashs, le sujet reçoit deux consignes essentielles : mettre son regard dans celui du photographe et se défaire de l’automatisme du sourire.

Voilà campée la photographie de Charles Fréger, solide sur ses deux pieds, frontale et qui, du haut de son protocole, fait entendre à l’oreille attentive ces « bouts de phrase » relatant un peu de l’histoire de ces garçons et filles. Un pied dans la pose sociale, l’autre encore dans l’adolescence, corps et regard droits, ils semblent deviner déjà le reflet de leur future image : la photographie de leur identité d’adulte.

Chacun de ces sujets prend place au sein d’une série, soit un ensemble de photographies qui vient reconstituer, parfois partiellement, parfois exhaustivement, la communauté dans laquelle il évolue. L’image d’avant et l’image d’après l’enserrent, font corps autour de lui.

D’une photographie à l’autre, le parti pris formel ne varie pas, cadrage, éclairage demeurent identiques. C’est là l’uniforme photographique de Charles Fréger. Fort de ce systématisme, le photographe peut laisser advenir le particularisme ; on se prend à observer, là, une chemise froissée qui s’échappe du veston, plus loin, une tête qui voudrait s’enfouir dans ses larges épaules.

Du vêtement entendu comme espace de projection à la mascarade, il n’y a qu’un pas que Charles Fréger franchit dès 2005 avec la série Opéra réalisée en Chine, puis celles des Fantasias au Brésil (2008) et, plus récemment, avec les traditions hivernales masquées en Europe ou encore au Japon, dirigeant son oeuvre vers une théâtralité assumée.

La fable de nos identités fantasmées

L’exposition Fabula raconte cette histoire-là : la fable de nos identités fantasmées. Si la photographie est rarement silencieuse, celle de Charles Fréger et la sélection d’oeuvres présentées ici, issues de quelques vingt-trois séries s’érige en polyphonie. Tant de visages, de masques, de silhouettes, de couleurs, de matières et avec eux, de sons, de langues, de danses que l’on devine.

L’uniforme se fait costume de scène et se déploie dans l’espace ; coiffes, sabres, plumages viennent augmenter le corps et prolonger tuniques, jupons et autres étoffes baroques. Et l’emprise visuelle de la silhouette de s’étendre. Ce désir d’être autre, le photographe le partage avec ses sujets, bientôt il gagne la scène avec eux, et vous de croiser son visage au fil de l’exposition.

En Namibie il se fait couvrir le corps de ce même mélange d’argile porté par les Himbas ; quant à Pékin, il incarne une figure de l’Opéra chinois dont il conçoit le costume et apprend les mouvements, le visage disparaît derrière le maquillage, oblitère les traits pour dessiner les circonvolutions outrées de ces faces théâtrales. La transformation est quasi-totale. Pour la parachever, Charles Fréger nous conduit jusqu’à la mascarade.

Parcourant quelques dizaines de milliers de kilomètres à travers l’Europe continentale, le photographe recense les traditions européennes rurales d’homme sauvage et les formes costumées qui en découlent. Wilder Mann, quête au long cours, s’inscrit dans ce modus operandi de la « campagne photographique », déjà à l’œuvre dans les séries antérieures telles qu’Empire.

Sikh regiment of India, 2010  ©C.Fréger
Sikh regiment of India, 2010 ©C.Fréger

Son appétit, alimenté par un désir de formes plus que d’exhaustivité, le mène de la Finlande à la Grèce. Les mascarades, si elles révèlent une riche variété formelle, impliquent de ses « praticiens » un même engagement : celui d’ « endosser » littéralement un rôle, de le porter sur le dos, sur la tête (et il est souvent lourd, bruyant et poilu).

La peau le cède alors à la fourrure, et seuls pointent encore les pieds pour attester de la présence et de l’ancrage de l’homme dans ces paysages. Ces « mouvements qui tendent » évoqués précédemment sont ici ceux d’une humanité qui se laisse aller à sa bestialité.

Déjà amorcée avec Fantasias notamment, le personnage photographié est sorti de son contexte originel. Point de carnaval, fête ou parade, pas de foule ni d’agitation, seules se trouvent des silhouettes, photographiées une à une, parfois pendant des heures, dans des paysages choisis par le photographe-metteur en scène. À mesure que ses sujets embrassent cette démarche performative, l’image de Charles Fréger se théâtralise.

Au diapason, il joue avec eux, fait pencher les poses vers des silhouettes arc-boutées, et d’un même mouvement, éprouver aux hommes la monumentalité de leur personnage. Le paysage est à leur échelle, ample, et dénote souvent un climat rude, car hivernal. Il faut composer avec lui, entendre ce qu’il a à dire, ses bourrasques de vent, ses tempêtes de neige ou ses pluies verglacées : le photographe rejoint le paysage et l’homme sauvage sur scène, tous trois se jaugent, jusqu’à ce que l’image, telle que Charles Fréger la modèle, apparaisse enfin.

Si Wilder Mann, par l’étendue des formes représentées et des territoires couverts, représente une somme documentaire, la série ne procède pas d’une démarche anthropologique. La liberté de mise en scène déployée par Charles Fréger, tout comme sa liberté d’omettre telle ou telle mascarade, en font une oeuvre poétique plus que scientifique.

À l’image de ses séries Short School Haka ou encore Mardi Gras Indians, qui témoignent d’une culture syncrétique assimilant dans une forme visuelle homogène des éléments aux origines diverses, la photographie de Charles Fréger pourrait être qualifiée elle aussi de syncrétique.

Dans le champ magnétique de son image convergent les faisceaux des formes rencontrées, des iconographies qu’elles charrient dans leurs sillages et de celles qui ont sédimenté dans l’imagination du photographe.

À le voir travailler, diriger l’homme, invariablement au premier plan, modelant son corps à coups d’infimes variations, cherchant sans concéder ; à l’observer ainsi des heures durant, vient en tête cette définition de la peinture par Léonard de Vinci : « la pittura e cosa mentale » (la peinture est une chose de l’esprit).

L’image photographique peut elle aussi se faire tant objet conceptuel et réfléchissant, que cet objet plastique où, s'il n’y a pas le tremblé du pinceau, il y a la main avant le déclencheur qui compose, place et déplace et toujours ce mouvement plus général du corps, qui met l'artiste au centre de son œuvre : un mouvement de désir pour l'image qu'il pressent.

Raphaëlle Stopin

Mardi gras indians, 2014  ©C.Fréger
Mardi gras indians, 2014 ©C.Fréger

Inventaire ou projet encyclopédique

Jockeys, légionnaires, joueurs de water-polo, majorettes, ouvriers, gardes royaux... Depuis ses années d'études à l'école des beaux-arts de Rouen, Charles Fréger entreprend de photographier des groupes de personnes et les vêtements qui les identifient.

On pourrait parler d’inventaire, ou de projet encyclopédique, comme le titre générique de ce projet le suggère : « Portraits photographiques et uniformes » ; et la neutralité apparente des prises de vue, le systématisme du protocole, accentuent cette première impression.

Informations pratiques

CENTRE D’ART CONTEMPORAIN DE LA MATMUT

425 rue du Château

76480 Saint-Pierre-de-Varengeville

Tél. : +33 (0)2 35 05 61 73

L’exposition est ouverte du 6 octobre 2017 au 7 janvier 2018, du mercredi au dimanche, de 13h à 19h

Fermée les jours fériés

Entrée libre et gratuite

Parc en accès libre du lundi au dimanche de 8h à 19h

Parking à l'entrée du parc

Accueil des personnes à mobilité réduite

À 20 minutes de Rouen, par l'A150 : Vers Barentin, sortie La Vaupalière, direction Duclair

En bus, ligne 26 : Départ Rouen - Mont-Riboudet (Arrêt Saint-Pierre-de-Varengeville - Salle des fêtes)

matmut pour les arts

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London Caller 27/08/2017 19:36

The colours are explosive!